Le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé n’est pas catholique
Par Deslande Aristilde
Ce jeudi 4 juin, dans notre République constitutionnellement laïque, il est décrété jour férié chômé officiel par le gouvernement du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé pour célébrer la Fête-Dieu, ou solennité du Corps et du Sang du Christ (Corpus Christi), une fête catholique. Le gouvernement n’est pas du tout catholique, lui.

Port-au-Prince, 4 juin 2026.- Depuis le 7 février dernier, le Premier ministre est à la tête de la première République noire du monde. Un État fragile qui existe parfois comme une expérience scientifique. Une expérience destinée à voir jusqu’où peuvent aller les bêtises humaines avant que le système ne s’effondre complètement. Des fois, franchement, nous ressemblons à des cobayes. Le Premier ministre est le premier d’entre eux.
Si cette célébration a été instituée au XIIIe siècle par le pape Urbain IV pour commémorer l’institution de l’Eucharistie et permettre aux fidèles d’honorer la présence réelle de Jésus-Christ dans l’hostie consacrée, le gouvernement, lui, semble antechrist. Non pas parce qu’il combat la religion, mais parce qu’il semble si souvent tourner le dos aux valeurs qu’il prétend célébrer.
Les sirènes des véhicules officiels se multiplient. Les cortèges traversent les rues. Les voyages s’enchaînent. Les séances de photos et les vidéos destinées à soigner l’image du pouvoir se succèdent. Mais la misère du peuple demeure. Les promesses changent. Les communiqués changent. Les slogans changent. La souffrance, elle, reste la même.
Il est facile pour le Premier ministre de se rendre au Vatican et de rencontrer le Pape. Mais il semble impossible pour lui de se rendre à Martissant. D’ailleurs, ce n’est pas seulement son problème. C’est aussi celui du reste de la population. Dans un pays normal, traverser sa capitale devrait être un droit. En Haïti, cela ressemble parfois à un privilège. Ce n’est pas catholique.
Il est facile de célébrer le Corps du Christ lorsque l’on circule entouré de gardes armés. Il est plus difficile de défendre la dignité humaine lorsqu’une mère ne sait pas comment nourrir ses enfants, lorsqu’un étudiant ne sait pas s’il pourra rejoindre son école ou lorsqu’un commerçant ignore s’il rentrera vivant chez lui. Le Christ a multiplié les pains. Le gouvernement, lui, multiplie les communiqués.
La population a peur. Elle a faim. Elle est fatiguée. Dans plusieurs quartiers du pays, les coups de feu servent parfois d’horloge. Des familles entières vivent déplacées. Des enfants grandissent dans des abris de fortune. Des citoyens sont prisonniers de zones contrôlées par des groupes armés. Pourtant, les réponses concrètes du gouvernement se font toujours attendre. Ce n’est pas catholique.
Alix Didier Fils-Aimé a obtenu 24 057 voix, soit 6,52 % des suffrages exprimés, lors de sa candidature au poste de sénateur du département de l’Ouest aux élections législatives du 9 août 2015. Puis la magie de la transition est passée par là. Le voilà Premier ministre. Le voilà principal détenteur du pouvoir exécutif. Dans ce laboratoire politique qu’est devenue la transition haïtienne, les électeurs regardent parfois avec étonnement des dirigeants apparaître là où les urnes ne les avaient jamais conduits.
Et que produit cette transition ? Des décrets.
Des décrets par-ci. Des décrets par-là.
Des décrets qui ne sont pas catholiques et qui nous font souvent beaucoup plus mal que peur.
Rien n’est expliqué. Rien n’est débattu. Rien n’est assumé.
Déjà, une lutte oppose le Conseil électoral provisoire et le pouvoir autour de la publication d’un décret électoral dont le CEP affirme qu’il ne correspond pas à sa version. Dans un pays qui prétend préparer des élections, voir les organisateurs eux-mêmes contester les règles du jeu avant le début de la partie n’est guère rassurant. Ce n’est pas catholique.
Il en va de même pour le décret relatif à l’exploitation des mines et du sous-sol. Dans un pays où l’État peine déjà à protéger les citoyens, plusieurs se demandent qui protégera réellement les intérêts nationaux lorsque viendra le temps d’exploiter les richesses du sous-sol. Là encore, les questions sont nombreuses et les réponses rares. Ce n’est pas catholique.
Pendant ce temps, la corruption demeure une vieille connaissance de la République. Elle change parfois de visage, mais rarement d’adresse. Elle survit aux gouvernements, aux transitions, aux réformes et aux promesses. Elle semble même bénéficier d’une étrange immunité politique.
En cette journée de célébration de Jésus-Christ, une question mérite d’être posée : où sont les valeurs chrétiennes du gouvernement ? Où sont la vérité, la justice, la compassion, l’humilité et le souci des plus faibles ? Qu’en est-il de la corruption ? Est-elle chrétienne ? Est-elle morale ? Est-elle seulement légale ?
Ce jeudi 4 juin, dans notre République constitutionnellement laïque, l’État célèbre le Corps du Christ.
Le peuple haïtien, lui, continue de porter sa croix.
Vant Bèf Info (VBI)
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