Antoine Michon : « la dissolution de l’armée, une décision funeste, la pire jamais prise en Haïti »
À quelques jours de la fin de sa mission diplomatique en Haïti, l’ambassadeur de France, Antoine Michon, a livré l’une de ses analyses les plus marquantes sur la crise sécuritaire que traverse le pays. Lors d’un déjeuner de presse organisé le 30 juillet à sa résidence officielle, le diplomate a estimé que la dissolution des Forces armées d’Haïti (FAd’H), en 1995, constituait « la pire décision jamais prise en Haïti », une affirmation qui ravive un débat aussi ancien que sensible sur l’architecture sécuritaire de l’État haïtien.

Port-au-Prince, 2 juillet 2026.- Pour Antoine Michon, les difficultés actuelles d’Haïti trouvent en partie leur origine dans cette décision prise il y a plus de trois décennies. Selon lui, la disparition de l’institution militaire a privé le pays de capacités stratégiques essentielles et a entraîné la perte d’équipements destinés à la défense et à la sécurité nationale. « Haïti paie actuellement la facture de cette décision », a-t-il déclaré, estimant que l’État s’est progressivement retrouvé dépourvu des moyens nécessaires pour faire face aux menaces sécuritaires contemporaines.
Cette prise de position intervient dans un contexte particulièrement critique. Depuis plusieurs années, les groupes armés étendent leur emprise sur une partie importante du territoire, notamment dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, tandis que les institutions publiques peinent à rétablir leur autorité. L’ambassadeur français a décrit une situation terrible marquée par une violence sans précédent, soulignant que les partenaires internationaux ne peuvent qu’accompagner les efforts nationaux sans s’y substituer.
Une décision aux origines controversées
Les Forces armées d’Haïti ont été dissoutes en 1995 sous la présidence de Jean-Bertrand Aristide, au lendemain du rétablissement de l’ordre constitutionnel à la suite de l’intervention de la communauté internationale. Cette décision faisait suite à plusieurs décennies durant lesquelles l’institution militaire avait été régulièrement accusée d’implication dans des coups d’État, de violations des droits humains et d’ingérence dans la vie politique nationale.
À l’époque, la dissolution était présentée comme une mesure destinée à consolider la démocratie et à professionnaliser les forces chargées de la sécurité intérieure, désormais confiées à la Police nationale d’Haïti (PNH).
Trente et un ans plus tard, les propos d’Antoine Michon réactivent un débat qui divise depuis longtemps responsables politiques, experts en sécurité et universitaires. Pour les partisans de cette analyse, l’absence d’une véritable force militaire a réduit les capacités de l’État à protéger les frontières, à lutter contre les trafics illicites, à répondre aux catastrophes naturelles et à soutenir les opérations de sécurité intérieure lorsque la Police nationale se retrouve dépassée.
D’autres observateurs estiment toutefois que les causes de la crise actuelle dépassent largement la disparition de l’armée. Ils mettent en avant la faiblesse chronique des institutions, la corruption, l’impunité, le trafic international d’armes, l’effondrement de l’appareil judiciaire ainsi que les crises politiques successives comme facteurs déterminants de la montée en puissance des groupes armés.
Les propos de l’ambassadeur ne se limitent pas à un regard rétrospectif ; ils soulèvent également la question du renforcement des capacités de sécurité de l’État. Selon Antoine Michon, le retour de la stabilité ne dépend pas uniquement de l’appui de la communauté internationale, mais avant tout de la capacité des institutions haïtiennes à se renforcer et à exercer pleinement leur autorité sur l’ensemble du territoire.
Alors que le diplomate s’apprête à quitter Port-au-Prince après deux années de mission, ses propos alimentent une réflexion de fond sur les choix institutionnels opérés depuis la transition démocratique. Plus de trente ans après la dissolution des Forces armées d’Haïti, la question de l’organisation de la sécurité nationale demeure l’un des sujets les plus débattus du pays, à l’heure où la restauration de l’autorité de l’État s’impose comme l’un des principaux défis de la transition haïtienne.
Wandy CHARLES
Vant Bef Info (VBI)
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