Hier soir, Santo Domingo n’a pas vu des migrants : elle a vu des Grenadiers

Par Aristilde Deslande

Hier soir, à Santo Domingo, le football a offert à Haïti quelque chose que la réalité lui refuse trop souvent : une égalité parfaite avec son voisin. Pendant 90 minutes, il n’y avait ni migrant, ni frontière, ni statut, ni préjugé. Il y avait deux nations, un ballon et les mêmes règles pour tous. À la fin, le tableau affichait Haïti 4, République dominicaine 1. Les Grenadiers venaient de rappeler cette formidable démocratie du football : sur le terrain, ce ne sont ni la puissance économique, ni les passeports, ni les discours qui décident. Ce sont les buts.

Pirt-ai-Prince, 2 octobre 2026.- Cette victoire intervient pourtant dans un contexte où les relations entre les deux peuples restent marquées par la question migratoire. Des Haïtiens sont expulsés. D’autres vivent avec la peur du contrôle et de la déportation. Et voilà que, dans cette même capitale dominicaine, des Haïtiens revêtent le maillot national et obligent leur voisin à les regarder autrement. Pas comme un problème migratoire, mais comme des adversaires capables de lui infliger quatre buts. Ce n’est évidemment pas un changement de politique migratoire. Mais c’est une affirmation de dignité.

Le plus extraordinaire est que cette équipe représente une nation qui ne peut même plus jouer normalement chez elle. Les Grenadiers sont dispersés à travers le monde, comme tant de nos compatriotes. Certains sont nés en Haïti. D’autres dans la diaspora. Ils vivent, travaillent et jouent dans différents pays. Pourtant, lorsqu’ils enfilent le maillot bleu et rouge, leurs trajectoires différentes se retrouvent sous un même drapeau. Ils reconstruisent symboliquement, match après match, une Haïti qui existe même lorsqu’elle ne peut pas recevoir ses enfants chez elle. Sans établir de comparaison historique entre les deux situations, on peut penser à ces peuples dispersés qui ont puisé dans leur diaspora une force de rassemblement national.

Alors, hier soir, Haïti n’était pas ce pays que les images internationales réduisent trop souvent à la violence, à la pauvreté, aux déplacements et aux crises. Haïti était debout. Elle chantait. Elle criait. Elle célébrait. Elle avait quatre raisons de sourire. Le football ne supprime pas nos problèmes. Mais il rappelle qu’au-delà des statistiques et des drames, il y a un peuple capable de créer de la joie, de la fierté et de l’espoir.

On pourrait même imaginer Jean-Pierre Boyer regarder le tableau d’affichage avec un sourire. Non pas pour ressusciter les querelles du passé ni rêver d’une quelconque domination sur le voisin. Mais parce que l’histoire de l’île rappelle combien les destins des deux peuples sont liés. Cette fois, Haïti n’a rien conquis. Elle a simplement gagné. Elle n’a rien imposé. Elle a joué. Et lorsque les règles sont les mêmes pour tous, l’Haïtien peut regarder le Dominicain dans les yeux sans avoir à baisser la tête.

C’est peut-être cela, la véritable portée du 4-1. Une victoire sportive, certes. Mais aussi un moment de fierté pour un peuple qui refuse d’être défini uniquement par ses malheurs. Et un rappel : l’Haïtien mérite d’être traité avec dignité, non pas parce qu’il sait marquer quatre buts, mais parce que sa dignité ne dépend ni de son statut migratoire, ni de sa situation économique, ni du pays dans lequel il se trouve. Hier soir, les Grenadiers ont gagné à Santo Domingo. Pour une fois, Haïti n’était pas chez le voisin pour demander. Elle était là pour jouer. Et elle a gagné.

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