Grand’Anse : les enseignants continuent de porter l’avenir d’Haïti malgré l’oubli et les sacrifices
À Jérémie, plusieurs professeurs dénoncent des conditions de travail difficiles et réclament davantage de reconnaissance de la part de l’État haïtien.Chaque année, des milliers de jeunes Haïtiens deviennent médecins, journalistes, ingénieurs, infirmières, juristes ou entrepreneurs grâce au travail des enseignants. Pourtant, dans la Grand’Anse comme dans plusieurs régions du pays, ces professionnels de l’éducation vivent souvent dans la précarité. Beaucoup dénoncent l’absence de reconnaissance et le manque de soutien des autorités.

Grand ‘Anse , le 15 mai 2026._À l’approche de la Journée nationale des enseignants, célébrée chaque 17 mai en Haïti, plusieurs professeurs de la Grand’Anse ont accepté de témoigner. Tous évoquent les sacrifices consentis depuis des années pour maintenir l’éducation debout malgré la crise économique, le manque de moyens et l’indifférence de l’État.

« Nous avons donné notre jeunesse à l’école »
Dans une salle de classe aux murs fissurés d’un lycée de Jérémie, Jean Ronald Pierre enseigne depuis plus de quinze ans. Pour lui, le métier d’enseignant reste avant tout une mission.
« Nous avons donné notre jeunesse à l’école. Nous avons formé des générations entières qui occupent aujourd’hui des postes importants dans le pays et à l’étranger. Mais nous-mêmes, nous continuons à souffrir », confie-t-il avec émotion.
Malgré ses années de service, l’enseignant affirme que son salaire reste insuffisant pour répondre aux besoins de sa famille. Comme plusieurs collègues, il doit multiplier les activités pour survivre.
« On nous appelle les architectes de la nation. Mais dans la réalité, beaucoup d’enseignants vivent dans l’abandon. Certains ne peuvent même pas payer leurs soins médicaux », ajoute-t-il.
Dans plusieurs établissements de la Grand’Anse, les difficultés restent nombreuses. Les enseignants travaillent souvent dans des salles surchargées. Les matériels pédagogiques manquent. Les retards de paiement sont fréquents. De plus, plusieurs écoles ne disposent ni de bibliothèques ni d’outils technologiques modernes.
Des enseignants présents malgré les crises
À Dame-Marie, Marie-Lourde Civil enseigne depuis près de seize ans dans une école nationale. Elle raconte avoir parcouru plusieurs kilomètres à pied pour rejoindre son établissement pendant certaines périodes de tension.
« Même quand les routes étaient bloquées ou que le climat sécuritaire devenait inquiétant, nous avons continué à enseigner. Nous savons que l’éducation reste la seule chance pour beaucoup d’enfants », explique-t-elle.
Cependant, l’enseignante regrette le manque de considération envers le corps enseignant.
« Chaque 17 mai, on publie des messages de circonstance. Mais après cette date, les problèmes demeurent les mêmes. Beaucoup d’enseignants vieillissent dans la misère », déplore-t-elle.
Dans les rues de Jérémie, plusieurs anciens élèves reconnaissent néanmoins l’impact déterminant de leurs professeurs sur leur parcours.
Aujourd’hui infirmier, Samuel Étienne affirme devoir sa réussite à des enseignants qui ont cru en lui malgré ses difficultés financières.
« Certains professeurs nous achetaient des cahiers ou nous donnaient à manger quand nous n’avions rien. Ils ont été plus que des enseignants pour nous », témoigne-t-il.
Même constat pour Vanessa Michel, ancienne élève devenue entrepreneure. Selon elle, les enseignants de la Grand’Anse ont formé « la crème du pays » avec très peu de moyens.
« Beaucoup de cadres haïtiens viennent des provinces grâce au travail acharné de ces professeurs », souligne-t-elle.
Des appels à une meilleure valorisation des enseignants
À l’occasion de cette Journée nationale des enseignants, plusieurs voix réclament une meilleure prise en charge du secteur éducatif. Les revendications portent notamment sur l’amélioration des salaires, l’accès aux formations continues, les avantages sociaux et l’accompagnement des enseignants retraités.
Pour de nombreux observateurs, la crise de l’éducation en Haïti ne pourra pas être résolue sans une véritable politique de valorisation du corps enseignant.
« Un pays qui abandonne ses enseignants compromet son avenir », estime un responsable éducatif à Moron.
Derrière les hommages symboliques et les discours officiels, les enseignants de la Grand’Anse continuent donc de réclamer ce qu’ils considèrent comme un droit fondamental : le respect, la dignité et la reconnaissance pour des décennies consacrées à former plusieurs générations d’Haïtiens.
Judelor Louis Charles
Vant Bèf Info (VBI)
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