Pour sortir de ce labyrinthe, il faut changer de méthode
Par Wandy CHARLES
Depuis plusieurs années, Haïti cherche une sortie de crise en empruntant presque toujours les mêmes chemins : accords politiques, gouvernements provisoires, conseils de transition, médiations internationales, changements à la tête de l’exécutif et promesses d’élections. Les formules évoluent, les acteurs changent parfois, mais les problèmes fondamentaux demeurent. À mesure que la transition se prolonge, l’État s’affaiblit, les groupes armés étendent ou déplacent leur influence, l’économie s’essouffle et la confiance de la population envers les institutions continue de s’éroder.
Port-au-Prince, 29 aout 2026.- Le pays se retrouve ainsi devant un paradoxe. Il faut sortir de la transition par les élections, mais les conditions nécessaires à l’organisation d’élections véritablement nationales restent fragiles. Le calendrier électoral fixe désormais au 13 décembre 2026 le premier tour des élections présidentielles et législatives. C’est une étape importante. Après près d’une décennie sans élections, le pays ne peut raisonnablement envisager une normalisation politique durable sans revenir au suffrage populaire.
Mais les événements récents rappellent brutalement la distance qui sépare encore le calendrier de la réalité. Le massacre perpétré à Kenscoff dans la nuit du 23 au 24 août, avec une cinquantaine de morts selon les Nations unies, montre que les groupes armés conservent une capacité considérable de frapper, de terroriser des communautés et de provoquer de nouveaux déplacements. Plus largement, environ 1,47 million de personnes seraient aujourd’hui déplacées à l’intérieur du pays.
La question n’est donc plus simplement : comment arriver aux élections ? Elle devrait être : comment utiliser les élections pour commencer réellement à sortir de la crise ? Car Haïti peut organiser un scrutin et rester prisonnière du même labyrinthe.
La transition ne peut plus être un système politique
La première rupture nécessaire concerne notre rapport à la transition elle-même. Le provisoire s’est progressivement installé dans la durée. Chaque crise engendre un nouvel arrangement destiné à préparer le retour à l’ordre constitutionnel, mais cet arrangement finit à son tour par produire une nouvelle crise de légitimité. Puis vient la recherche d’un autre compromis. Cette mécanique doit être interrompue. Le Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections, signé en février 2026, confie notamment aux autorités actuelles la mission de restaurer la sécurité et de conduire le pays vers des élections. Le Fonds monétaire international souligne lui-même que les perspectives économiques et la mise en œuvre des réformes restent étroitement dépendantes de l’évolution politique et sécuritaire.
L’objectif immédiat doit donc rester le retour à des institutions légitimes. Non parce qu’une élection résoudrait miraculeusement la crise, mais parce qu’aucune reconstruction durable de l’État ne peut reposer indéfiniment sur des autorités provisoires. Cela suppose toutefois de ne pas commettre l’erreur inverse : considérer le 13 décembre comme une fin en soi. Une élection organisée dans un pays où des candidats ne peuvent pas faire campagne dans certaines zones, où des électeurs ne peuvent pas circuler librement et où l’administration électorale ne peut pas déployer son matériel partout poserait immédiatement la question de sa représentativité. Les Nations unies insistent d’ailleurs sur une amélioration « tangible et durable » de la sécurité comme condition essentielle à la libre circulation des électeurs, candidats, agents électoraux et matériels. Le calendrier est nécessaire. La crédibilité du processus l’est davantage.
Reconquérir le territoire ne suffit pas : il faut y ramener l’État
C’est probablement ici que la réflexion sur la sécurité doit évoluer. Depuis plusieurs années, le débat se concentre principalement sur les effectifs policiers, les blindés, les opérations, les unités spécialisées, les drones, les forces internationales et, désormais, la Force de répression des gangs. Tous ces moyens sont nécessaires face à des groupes lourdement armés. Mais une opération réussie n’est pas encore une politique de sécurité. Le rapport de juillet 2026 du secrétaire général de l’ONU relevait que certaines opérations avaient permis aux forces de sécurité de reprendre des positions stratégiques et de restaurer partiellement la présence de l’État. Il soulignait cependant le caractère encore fragile de ces avancées et le maintien de l’influence des gangs dans plusieurs communes. Voilà précisément le défi.
Lorsqu’un territoire est repris, il faut empêcher que le vide ne se reconstitue. La police doit pouvoir y rester. Mais derrière elle doivent revenir la justice, l’administration, l’école, les centres de santé, les services publics, les transports et progressivement l’activité économique. Un quartier libéré où l’État ne revient pas durablement reste un territoire vulnérable.
Une réflexion publiée en 2026 par Chatham House va dans cette direction : la crise haïtienne doit être comprise comme l’imbrication d’une crise sécuritaire et d’une crise de gouvernance. La réponse ne peut donc être exclusivement militaire ou policière ; elle doit transformer les interventions d’urgence en stratégie de stabilisation et de reconstruction institutionnelle. C’est donc une distinction fondamentale. La sécurité ne consiste pas seulement à neutraliser ceux qui portent les armes. Elle consiste aussi à démanteler l’écosystème qui permet aux groupes armés de fonctionner : approvisionnement en armes et munitions, financement, blanchiment, trafics, réseaux économiques et éventuelles protections politiques.
Le secrétaire général de l’ONU l’a rappelé lors de sa visite en Haïti en juin : il faut renforcer l’appui sécuritaire, faire fonctionner la justice, tarir les flux d’armes illicites, mais également investir dans l’école, la santé et l’emploi afin d’offrir notamment aux jeunes des alternatives aux groupes armés. Autrement dit, la sécurité doit devenir une politique d’État et non une succession d’opérations.
Un pacte minimal plutôt qu’un accord politique de plus
La deuxième transformation devrait concerner le dialogue politique. Haïti a beaucoup négocié ces dernières années. Pourtant, chaque nouvelle négociation semble parfois commencer par la remise en question de tout ce qui avait été décidé auparavant. Faut-il encore organiser un grand dialogue national pour déterminer qui occupera quelle fonction pendant quelques mois ? Probablement pas.
Le pays aurait davantage besoin d’un pacte politique minimal, construit autour de règles suffisamment simples pour être comprises et suffisamment précises pour être vérifiées. Les acteurs pourraient notamment s’engager à respecter l’indépendance du Conseil électoral provisoire, renoncer à la violence comme moyen de conquête ou de conservation du pouvoir, rompre toute relation avec les groupes armés, garantir un minimum de transparence dans le financement politique, respecter les mécanismes de règlement des contentieux et accepter les résultats d’élections crédibles.
CARICOM, en saluant le nouveau calendrier électoral, a elle-même appelé l’ensemble des acteurs à participer au processus et rappelé que l’amélioration de la situation sécuritaire reste déterminante pour son succès. Le véritable consensus dont Haïti a besoin n’est donc peut-être plus un consensus sur qui doit gouverner la transition, mais un consensus sur les règles permettant d’en sortir. La différence est considérable.
Écouter aussi ce que demande la population
Une autre erreur serait de réduire la crise haïtienne à une négociation entre responsables politiques, diplomates, organisations internationales et représentants de quelques secteurs organisés. Une étude particulièrement intéressante publiée le 25 août par Chatham House, basée sur une enquête nationale réalisée auprès de 1 332 adultes haïtiens en mai 2026, montre que les attentes de la population sont beaucoup plus concrètes : les personnes interrogées accordent une forte importance à la sécurité, à la tenue d’élections rapides ainsi qu’à l’amélioration de la santé et de l’éducation.
Cette hiérarchie devrait interpeller les décideurs. Pour une partie de la classe politique, la crise est d’abord institutionnelle. Pour une famille déplacée, elle signifie trouver un endroit où dormir. Pour un commerçant, elle signifie pouvoir transporter ses marchandises. Pour un parent, envoyer son enfant à l’école. Pour un citoyen, traverser la ville sans devoir vérifier quelles routes sont praticables. La reconstruction de la confiance doit donc partir de résultats visibles.
Un État commence à redevenir crédible lorsqu’il permet de circuler, protège, rend justice, fournit des documents administratifs, maintient les écoles ouvertes et garantit un minimum de services. C’est aussi pourquoi la question économique ne peut être reportée à l’après-crise. L’insécurité détruit des emplois et des entreprises ; mais l’absence d’opportunités économiques alimente également la vulnérabilité sociale dont profitent les groupes armés. Sécurité et économie ne sont pas deux séquences séparées. Elles doivent progresser ensemble.
Changer enfin de méthode
La crise haïtienne est politique, mais elle est désormais beaucoup plus que politique. Elle est sécuritaire, institutionnelle, économique, sociale et profondément territoriale. Voilà pourquoi aucune solution isolée ne pourra fonctionner. La sécurité sans justice produira des résultats fragiles. Les élections sans sécurité produiront une légitimité contestable. La sécurité sans retour des services publics laissera des territoires disponibles pour les groupes armés. Les élections sans réformes institutionnelles risquent de reproduire les mêmes pratiques. Et l’aide internationale sans capacité nationale continuera d’administrer l’urgence plutôt que de reconstruire l’État. Il faut donc changer de méthode.
Sécuriser les territoires, y réinstaller l’État, démanteler les réseaux économiques et politiques de la violence, conduire le processus électoral jusqu’au retour à l’ordre constitutionnel, renforcer la justice, créer des opportunités économiques et reconstruire progressivement la confiance. Ce programme est moins spectaculaire qu’un nouvel accord politique. Il est aussi beaucoup plus difficile.
Mais après tant d’années passées à chercher la bonne formule de transition, une évidence devrait désormais s’imposer : le problème d’Haïti n’est pas seulement de déterminer qui doit exercer le pouvoir. Il est de reconstruire un État capable d’exercer durablement ses fonctions, quel que soit celui qui gouverne. Haïti ne sortira donc pas du labyrinthe en trouvant une nouvelle transition, un nouveau conseil ou un homme providentiel. Elle en sortira lorsque la transition aura enfin une destination, lorsque la sécurité conduira au retour de l’État, lorsque l’élection conduira à des institutions fonctionnelles et lorsque la politique cessera d’être principalement une lutte pour le contrôle du pouvoir pour redevenir un instrument au service de la collectivité. La sortie du labyrinthe n’est pas une nouvelle formule politique. C’est une nouvelle méthode de gouvernance.
Vant Bef Info (VBI)
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