Quel président pour reconstruire l’État en Haïti ?
Par Wandy CHARLES

Le prochain président d’Haïti ne recevra pas simplement les clés du Palais national. Il héritera d’un État profondément affaibli, d’un territoire fragmenté par la violence, d’une économie essoufflée, d’institutions discréditées et d’une société dont la confiance envers la classe politique s’est considérablement érodée. Mais quel pourrait bien être le profil de ce chef d’Etat ?
Port-au-Prince, 18 septembre 2026.- Dans ces conditions, poser la question du profil du prochain chef de l’État dépasse largement les considérations traditionnelles sur le charisme, la popularité, l’expérience politique ou la capacité à gagner une élection. La véritable interrogation est à mon humble avis ailleurs : quel type de leadership peut exercer le pouvoir dans un pays où il faudra, simultanément, restaurer l’autorité publique, combattre les groupes armés, remettre l’économie en mouvement, reconstruire les institutions et rétablir un minimum de confiance collective ?
Les analyses produites ces dernières années par des chercheurs, économistes et spécialistes des questions de gouvernance convergent sur un constat pour le moins préoccupant. La crise haïtienne n’est plus seulement politique ou sécuritaire, elle est devenue institutionnelle.
Le politologue Robert Fatton Jr., professeur à l’Université de Virginie, parle d’un processus accéléré de décomposition institutionnelle depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021. Il souligne notamment l’autonomisation progressive des groupes armés et la détérioration de la capacité de l’État à exercer ses fonctions fondamentales. Autrement dit, le défi du prochain président ne sera pas simplement de gouverner Haïti. Il faudra d’abord contribuer à rendre Haïti gouvernable.
Moins d’homme providentiel, davantage de bâtisseur d’État
Pendant des décennies, la politique haïtienne a largement fonctionné autour de la personnalisation du pouvoir. À chaque crise surgit la tentation de rechercher l’homme fort, le rassembleur, le sauveur, celui qui pourrait, à lui seul, imposer un nouvel ordre. Cependant, l’état actuel du pays montre précisément les limites de cette conception. Haïti a moins besoin d’un président qui concentre l’État autour de sa personne que d’un président capable de reconstruire des institutions qui fonctionneront indépendamment de lui.
Le diagnostic du Fonds monétaire international sur la gouvernance haïtienne met en évidence des vulnérabilités importantes touchant notamment l’État de droit, la lutte contre la corruption, la gouvernance fiscale, l’intégrité judiciaire, la surveillance financière et les mécanismes de contrôle. Le FMI établit également un lien entre ces faiblesses institutionnelles et la fragilité générale de l’État.
Le prochain président devra donc disposer d’une conception institutionnelle du pouvoir. Cela signifie accepter que diriger ne consiste pas à tout contrôler depuis le Palais national. Gouverner, dans le contexte haïtien, signifiera choisir des responsables compétents, déléguer, exiger des résultats, renforcer les mécanismes de contrôle et accepter que certaines institutions puissent fonctionner sans intervention présidentielle permanente.
C’est peut-être là l’une des ruptures les plus difficiles avec la culture politique traditionnelle : construire du pouvoir en renforçant les institutions plutôt qu’en les affaiblissant pour renforcer le président.
L’autorité, mais pas seulement la force
Évidemment, aucun projet politique sérieux ne pourra échapper à la question sécuritaire. Une grande partie des problèmes économiques, sociaux et institutionnels du pays converge aujourd’hui vers elle. Lorsque des routes deviennent impraticables, les marchandises ne circulent plus. Lorsque des quartiers sont abandonnés, les écoles ferment. Lorsque les entreprises quittent certaines zones, les emplois disparaissent. Lorsque les institutions judiciaires ne fonctionnent plus, l’impunité s’installe.
Toutefois la sécurité exigera davantage qu’un discours martial. Des experts dans le domaine recommandent notamment la construction d’une véritable stratégie nationale de sécurité, la clarification des responsabilités entre la Police nationale, les Forces armées, les services de renseignement et le système pénitentiaire, ainsi qu’une professionnalisation et un contrôle renforcé des personnels de sécurité.
Le prochain chef de l’État devra donc posséder une culture stratégique suffisante pour comprendre que la sécurité ne se résume ni aux opérations policières ni à l’acquisition de véhicules blindés. Elle suppose du renseignement, une chaîne de commandement fonctionnelle, une police professionnelle, une justice capable de poursuivre, un système pénitentiaire opérationnel et surtout un État capable de maintenir durablement sa présence sur les territoires récupérés.
Le véritable test ne sera pas seulement de reprendre un quartier. Il faudra pouvoir y maintenir un commissariat, rouvrir une école, rétablir les transports, permettre aux commerces de reprendre et garantir aux habitants que les groupes armés ne reviendront pas quelques semaines plus tard. C’est là que se joue la différence entre une opération de sécurité et une politique d’État.
Restaurer la confiance autant que le territoire
La crise haïtienne comporte également une dimension profondément sociale. Une enquête nationale conduite en mai 2026 auprès de 1 332 adultes haïtiens montre que 81,3 % des personnes interrogées placent la sécurité parmi leurs principales priorités. Mais un enseignement mérite particulièrement l’attention. En effet, lorsqu’il s’agit de reconstruire la sécurité des communautés, 69,1 % citent également l’éducation et 67,4 % la santé parmi leurs priorités.
Le message est important. Pour une population frappée par plusieurs années de crise, l’État ne se résume pas au policier en uniforme. Il est aussi l’école qui ouvre, l’hôpital qui soigne, le tribunal qui juge, l’administration qui délivre un document, la route qui permet de circuler et l’économie qui offre une possibilité de vivre autrement que dans la débrouillardise ou la violence. Le prochain président devra donc posséder une capacité rarement valorisée dans la politique haïtienne ; celle de transformer progressivement l’autorité de l’État en confiance envers l’État.
Cela exige aussi de comprendre la jeunesse. Une génération entière a grandi dans un pays marqué par les crises politiques successives, l’effondrement de certains services publics, le chômage, les migrations et l’expansion des groupes armés. Une politique de sécurité qui ne proposerait aucune perspective économique, éducative ou sociale risquerait simplement de traiter les conséquences sans réduire les causes de la reproduction de la violence.
Remettre l’économie au centre de la souveraineté
La reconstruction politique sera également économique. La Banque mondiale rappelle qu’Haïti dispose encore d’atouts considérables : une population jeune, une proximité exceptionnelle avec le marché nord-américain, des corridors économiques régionaux et un potentiel agricole important dans le cacao, le café, la mangue ou encore le vétiver. Mais, elle souligne également quatre défis majeurs : la création d’emplois, la réintégration des personnes déplacées, la vulnérabilité provoquée par la dépendance aux transferts de la diaspora et l’accès aux marchés internationaux. Près de la moitié de la population active travaille dans l’agriculture, alors que ce secteur reçoit moins de 1 % du crédit formel.
Le prochain président devra ainsi comprendre que la question économique n’est pas secondaire par rapport à la sécurité. Les deux sont intimement liées. Un territoire où aucun emploi n’existe, où l’investissement est impossible et où les jeunes ne voient aucune perspective devient plus vulnérable à l’économie criminelle. La reconstruction exigera donc un président capable de parler simultanément d’investissements, d’agriculture, d’infrastructures, d’énergie, de douanes, de crédit, de fiscalité et d’emploi.
Pas nécessairement un économiste. Mais certainement un dirigeant capable de comprendre l’économie suffisamment pour s’entourer des meilleures compétences, fixer des priorités cohérentes et résister à la tentation des décisions improvisées.
Gouverner Haïti sans remettre Haïti sous tutelle
Il existe enfin un autre paradoxe. Haïti aura probablement besoin, pendant plusieurs années encore, d’un accompagnement international important : sécurité, financement du développement, assistance humanitaire, coopération technique, renforcement institutionnel. Toutefois, le pays porte également une longue histoire de relations difficiles avec les puissances étrangères et les interventions internationales. Le futur président devra donc maîtriser une diplomatie particulièrement complexe : obtenir l’appui international sans abandonner l’initiative nationale.
D’où la nécessité d’une reconstruction conduite par les Haïtiens, même lorsqu’elle bénéficie du soutien de l’ONU et d’autres partenaires internationaux. Il faudra pouvoir négocier avec Washington, Ottawa, les partenaires caribéens, les institutions financières internationales, les Nations unies et les autres acteurs de la coopération, tout en définissant une politique étrangère centrée sur les intérêts stratégiques du pays. Cette aptitude exigera davantage qu’une bonne image internationale. Elle nécessitera une compréhension des rapports de force, des intérêts économiques, des enjeux migratoires, des questions de sécurité régionale et de la place de la diaspora.
Le vrai profil : un président reconstructeur
Mis bout à bout, ces éléments dessinent moins le portrait d’une personnalité idéale que celui d’une fonction présidentielle profondément transformée. Haïti aurait besoin d’un président capable d’exercer l’autorité sans tomber dans l’autoritarisme ; suffisamment politique pour construire des compromis, mais suffisamment indépendant pour ne pas devenir prisonnier des réseaux qui l’auront porté au pouvoir ; capable de comprendre la sécurité sans militariser toute l’action publique ; favorable au secteur privé sans confondre intérêts particuliers et intérêt national ; ouvert à la coopération internationale sans abandonner la souveraineté de décision.
Surtout, il lui faudrait comprendre une vérité essentielle : la réussite d’une présidence ne devrait pas se mesurer à la puissance du président, mais à la solidité de l’État qu’il laissera derrière lui.
Au terme d’un mandat, la question devrait donc être simple. La police est-elle plus professionnelle ? La justice fonctionne-t-elle mieux ? Les institutions de contrôle sont-elles plus fortes ? L’administration est-elle plus efficace ? Les routes stratégiques sont-elles sécurisées ? L’investissement revient-il ? Les jeunes disposent-ils de davantage d’opportunités ? L’État est-il revenu dans les territoires dont il avait disparu ? Car le prochain président n’héritera pas seulement d’un pays à administrer. Il pourrait hériter d’une occasion historique : celle de rompre avec plusieurs décennies durant lesquelles la politique s’est trop souvent résumée à conquérir le pouvoir, le partager, le conserver ou le contester.
Le changement véritable commencerait lorsque le pouvoir redeviendrait un instrument permettant de construire des institutions. La question essentielle ne serait alors plus de savoir qui peut devenir président d’Haïti. Elle serait de savoir qui comprend réellement ce que signifie désormais présider Haïti.
Vant Bef Info (VBI)
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