Haïti : quand la fête du Travail se célèbre sans travail

Le 1er mai, censé honorer les travailleurs et l’agriculture, se déroule cette année encore dans un climat de crise en Haïti. Entre chômage massif, insécurité et paralysie économique, la symbolique de cette journée semble de plus en plus déconnectée de la réalité.

En Haïti, la Fête du Travail et de l’Agriculture porte un sens particulier. Pourtant, les deux secteurs qu’elle célèbre sont en grande difficulté. Ainsi, selon la Banque mondiale, le PIB haïtien s’est contracté de 4,2 % en 2024. Il s’agit de la cinquième année consécutive de récession.

Par ailleurs, le taux de chômage officiel atteint 15,1 %. Cependant, ce chiffre ne reflète qu’une partie de la réalité. En effet, plus de 80 % de la population active évolue dans l’informel. Autrement dit, sans contrat, sans protection sociale et sans revenu stable.

De plus, plus de 70 % des produits consommés sont importés. Dans le même temps, le secteur industriel peine à se relever depuis le séisme de 2010. Par exemple, entre septembre 2023 et mars 2024, l’emploi dans le textile a chuté de plus de 45 %. Il ne reste aujourd’hui qu’environ 32 000 travailleurs dans ce secteur.

Des terres agricoles sous pression

Le 1er mai célèbre aussi l’agriculture. Pourtant, sur le terrain, la situation est alarmante. En effet, les groupes armés contrôlent environ 85 % de Port-au-Prince et étendent leur influence vers des zones agricoles clés.

Ainsi, des régions comme l’Artibonite, Kenscoff ou la Croix-des-Bouquets sont fortement touchées. Les producteurs abandonnent leurs terres. De plus, les routes sont souvent bloquées, ce qui empêche l’acheminement des récoltes vers les marchés.

Conséquence directe : l’insécurité alimentaire s’aggrave. Selon les dernières estimations, près de 48 % de la population vit en situation d’insécurité alimentaire aiguë. Cela représente environ 5,4 millions de personnes.

Une jeunesse en première ligne

La crise frappe particulièrement les jeunes. En effet, le taux de chômage des 15-24 ans atteint 35,8 %. Chaque année, environ 150 000 nouveaux arrivants cherchent un emploi. Mais le marché du travail reste incapable de les absorber.

Face à cette situation, beaucoup se tournent vers l’économie informelle. D’autres choisissent l’exil, notamment vers la République dominicaine, le Brésil, le Chili ou les États-Unis. Enfin, certains basculent dans des réseaux criminels, faute d’alternatives.

De son côté, le gouvernement de transition dirigé par Alix Didier Fils-Aimé avait promis d’améliorer les conditions de vie. Toutefois, un an après ces engagements, peu de changements sont visibles sur le marché du travail.

Une mobilisation symbolique

Malgré tout, certaines organisations ont maintenu des rassemblements. Dans plusieurs quartiers de Port-au-Prince, des voix se sont élevées.

Les revendications restent les mêmes. D’abord, l’application du salaire minimum, fixé à 1 000 gourdes par jour dans le secteur industriel. Ensuite, la sécurisation des zones agricoles. Enfin, la mise en place d’un plan d’urgence pour l’emploi des jeunes.

Par ailleurs, des initiatives locales émergent. Coopératives agricoles, petites entreprises et formations professionnelles témoignent d’une certaine résilience. Néanmoins, ces efforts restent insuffisants face à l’ampleur de la crise.

L’absence de l’État en toile de fond

Au-delà des chiffres, un constat s’impose. L’État peine à jouer son rôle. L’Institut national de formation professionnelle fonctionne au ralenti. De plus, les recettes fiscales ne représentent qu’environ 5 % du PIB.

Dans ce contexte, les petites et moyennes entreprises, qui constituent l’essentiel du tissu économique, luttent pour survivre. L’insécurité et l’inflation compliquent encore davantage leur situation.

Par ailleurs, malgré la décision du Conseil de sécurité de l’ONU de déployer une force internationale, les moyens restent limités. Le rétablissement de la sécurité, condition essentielle à la relance économique, tarde à se concriser.

En Haïti, la fête du Travail n’est plus une célébration des acquis sociaux. Au contraire, elle met en lumière une réalité difficile. Celle d’un pays où travailler dignement reste, pour beaucoup, un objectif hors de portée.

Nerline Felix
Vant Bèf Info


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