En Haïti, même les mathématiques ne protègent pas de la violence

Il existe des certitudes que l’on croit inébranlables. Les mathématiques en font partie. Elles représentent l’ordre, la logique, la rigueur, la stabilité des raisonnements. Elles enseignent que deux et deux font quatre, même lorsque tout vacille autour. Pourtant, en Haïti, même cette forme de certitude ne protège plus ceux qui la transmettent.

Port-au-Prince, 21 mai 2026.- Le professeur Brousseau Bernard enseignait les mathématiques depuis quarante ans. Quarante années à former des esprits à la précision, à la discipline intellectuelle, à la résolution des problèmes. Quarante années à croire, comme beaucoup d’enseignants, que le savoir construit une société plus stable, plus juste, plus prévisible.

Et pourtant, il est mort dans la violence. Comme si l’équation la plus simple du pays ne donnait plus de résultat logique.

C’est ici que la question devient vertigineuse : à quoi sert d’enseigner les mathématiques en Haïti, si l’on ne peut même pas garantir la sécurité de ceux qui les enseignent ?

Car enseigner les mathématiques, ce n’est pas seulement transmettre des formules. C’est apprendre à penser, à structurer le monde, à résoudre des problèmes complexes avec méthode. C’est, en théorie, un acte de construction nationale. Mais dans la réalité haïtienne, cette construction se heurte à une autre logique, brutale, imprévisible, irrationnelle : celle de la violence.

Le paradoxe est cruel. Le professeur enseigne la cohérence dans un pays où l’incohérence est devenue système. Il enseigne la patience dans un espace dominé par l’urgence et la peur. Il enseigne la résolution des problèmes dans une société où les problèmes semblent se reproduire plus vite que les solutions.

Alors, que reste-t-il de la mission d’enseigner ?

Si la connaissance ne protège pas.
Si la compétence n’assure ni sécurité ni dignité.
Si quarante ans de service peuvent se terminer dans l’abandon ou la tragédie.

Le cas de Brousseau Bernard dépasse l’émotion individuelle. Il devient une interrogation nationale sur le sens même de l’éducation. Un pays peut-il encore demander à ses enseignants de former des générations, lorsqu’il ne garantit même pas leur propre survie ?

En Haïti, même les mathématiques ne protègent pas de la violence.

Et c’est peut-être là le constat le plus troublant : lorsque la logique elle-même ne suffit plus à expliquer ou à contenir le réel, c’est tout le contrat entre l’école et la société qui vacille.

Deslande Aristilde
Vant Bèf Info (VBI)


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