Dany Laferrière retrouve Haïti, là où est née sa première goutte d’encre
Par Wandy CHARLES
Après sept années d’absence, l’écrivain et académicien Dany Laferrière est revenu en Haïti pour une tournée de deux semaines à l’invitation de l’Université d’État d’Haïti. De Port-au-Prince à Petit-Goâve, en passant par le Cap-Haïtien, Vertières et Limonade, l’auteur entend renouer avec les paysages, les lecteurs et les souvenirs qui irriguent une grande partie de son œuvre.

Port-au-Prince, le 13 juillet 2026.- Il est revenu au pays comme on revient dans un livre longtemps laissé ouvert sur une table, avec la certitude que les pages ont continué de vivre en son absence. Dany Laferrière a foulé le sol haïtien le samedi 11 juillet, accueilli à Port-au-Prince par le recteur de l’Université d’État d’Haïti, Dieuseul Prédélus.
L’écrivain et membre de l’Académie française entame ainsi une tournée nationale d’une quinzaine de jours, faite de rencontres avec des étudiants, des universitaires, des artistes, des écrivains et des lecteurs. Plus qu’une succession d’activités protocolaires, ce séjour prend déjà l’allure d’un retour aux sources, presque d’un dialogue entre l’homme d’aujourd’hui et l’enfant qu’il fut.
Les échanges débutent ce lundi 13 juillet autour d’une causerie intitulée « L’enfance d’un écrivain ». Le thème paraît taillé sur mesure pour celui dont l’œuvre ne cesse de remonter vers les paysages de l’enfance, les après-midi de Petit-Goâve, les livres découverts tôt, la grand-mère Da, la mer, le café et cette manière très particulière de transformer les souvenirs les plus simples en matière littéraire.
Après les premières activités prévues à Port-au-Prince, la tournée doit conduire l’auteur à Petit-Goâve, ville où il a grandi, puis au Cap-Haïtien, à Vertières ainsi qu’au campus Henry Christophe de Limonade. L’Université d’État d’Haïti prévoit également de lui rendre hommage pour sa contribution au rayonnement de la littérature haïtienne dans le monde.
Un retour attendu depuis 2019
La dernière visite connue de Dany Laferrière en Haïti remontait à 2019, lorsqu’il avait participé, comme invité d’honneur, à la 25e édition de Livres en folie. Son retour intervient donc sept ans après ce dernier séjour public dans le pays. Sept années, dans la vie d’un pays, peuvent constituer une éternité. Haïti a changé, souvent douloureusement. Mais l’écrivain, lui, revient chercher ce qui demeure sous les bouleversements : les voix, les visages, les peintres, les jeunes poètes, les photographes, les lecteurs et cette énergie créatrice qui résiste même lorsque le quotidien se fait lourd.
Dans un entretien, Dany Laferrière a exprimé son désir de se retremper dans l’atmosphère de son pays et de renouer avec ceux qui continuent d’y créer. Il souhaite notamment rencontrer de jeunes artistes, des poétesses, des photographes et d’anciens amis. Ce retour possède donc une double dimension. Il est intime, parce qu’il ramène l’auteur vers les lieux fondateurs de sa mémoire. Il est aussi public, parce qu’il offre aux nouvelles générations la possibilité de rencontrer un écrivain dont les livres ont fait voyager Haïti bien au-delà de ses frontières.
Petit-Goâve, l’origine du fleuve
Au cœur de ce voyage se trouve Petit-Goâve. La ville n’est pas une simple étape géographique dans le parcours de Dany Laferrière. Elle constitue l’un des territoires essentiels de son imaginaire. C’est là, auprès de sa grand-mère Da, qu’il a vécu une partie de son enfance, au milieu des paysages, des odeurs et des personnages qui nourriront plus tard des œuvres comme L’Odeur du café et Le Charme des après-midi sans fin. L’Académie française présente d’ailleurs le 88 de la rue Lamarre, adresse de cette enfance, comme un lieu devenu universel dans son œuvre.
Dany Laferrière résume lui-même ce lien originel par une image d’une grande simplicité : « Et toute cette vie est possible parce que j’ai appris à lire à Petit-Goâve il y a plus de soixante ans. C’est de là qu’est venue la goutte d’encre qui s’est déversée dans tant de capitales par le biais de tant de langues. » La formule dit presque tout. Avant l’Académie française, avant le prix Médicis, avant Montréal et Paris, il y eut cette première goutte d’encre. Il y eut un enfant qui apprenait à lire dans une petite ville haïtienne sans savoir que ses phrases traverseraient un jour les océans.
Auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, Pays sans chapeau, L’Odeur du café, Tout bouge autour de moi et L’Énigme du retour, récompensé par le prix Médicis en 2009, Dany Laferrière a été élu à l’Académie française en 2013 et officiellement reçu sous la Coupole en 2015.
Pourtant, derrière les honneurs et les distinctions, son écriture conserve quelque chose de libre, de mobile et de familier. Elle peut parler d’exil sans s’alourdir, de catastrophe sans se complaire dans le pathos, de l’enfance sans tomber dans une nostalgie figée. Chez lui, le souvenir n’est pas un musée. Il marche, respire, plaisante et continue de produire du présent.
Quand un écrivain revient dans son propre paysage
Dans une Haïti souvent racontée au monde à travers ses crises, la présence de Dany Laferrière apporte un autre récit. Celui d’un pays qui lit, écrit, peint, danse et transforme ses blessures en langage. Son voyage rappelle aussi que la littérature peut être une manière de garder un territoire vivant, même lorsqu’on en est éloigné.
En revenant à Petit-Goâve, à Port-au-Prince et dans le Nord, l’académicien ne visite pas seulement des villes. Il retourne dans les décors de sa propre œuvre. Peut-être y retrouvera-t-il certaines odeurs intactes, quelques silences familiers, un visage ancien ou une nouvelle génération de lecteurs impatients de lui parler.
Dany Laferrière revient en Haïti après sept années d’absence. Mais, au fond, ses livres montrent qu’il n’en était jamais vraiment parti.
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