Bas-Artibonite : entre avancée policière et peur d’un retour des gangs
Dans le Bas-Artibonite, les récentes offensives de la Police nationale d’Haïti (PNH) contre le gang « Kokorat San Ras » ont momentanément redonné un souffle d’espoir à une population épuisée par des mois de violences, de rackets et de peur permanente.

Artibonite, 28 mai 2026.- À Lacroix-Périsse, Joanise, Savane-Désolée ou encore dans certaines zones de l’Estère, les habitants observent avec prudence l’avancée des forces de l’ordre. Ces derniers jours, les policiers sont parvenus à pénétrer jusque dans le principal fief du gang, atteignant notamment la résidence attribuée à son chef présumé, connu sous le nom de Benji. Plusieurs cachettes et bases utilisées par les membres armés auraient également été détruites durant les opérations.
Mais derrière les premiers signes de soulagement, une même inquiétude revient : sans présence permanente des autorités ni neutralisation durable des groupes armés, ces offensives risquent de produire un effet temporaire.
Entre soulagement et méfiance
Sur la Route nationale numéro 1, des chauffeurs de camion recommencent timidement à circuler. Les moteurs grondent de nouveau sur certains tronçons longtemps paralysés par la peur des attaques. Mais les visages restent fermés. « Nous avons vu la police pénétrer dans la zone, cela a permis à la population de respirer un peu. Mais dès qu’ils repartent, les bandits peuvent toujours revenir », lâche au téléphone un camionneur assurant la liaison entre l’Artibonite et Port-au-Prince. Sa voix trahit autant la fatigue que la méfiance accumulée au fil des mois.
Depuis plusieurs semaines, les gangs armés ont transformé plusieurs portions du Bas-Artibonite en couloirs d’insécurité. Les transporteurs dénoncent des rackets systématiques, des embuscades et des menaces constantes. Pour beaucoup, traverser certaines zones équivaut désormais à un pari.
À bord des véhicules de transport public, les passagers racontent eux aussi une peur devenue quotidienne. Une commerçante affirme avoir suspendu plusieurs déplacements vers les marchés de province ces derniers mois. « Chak fwa nou pran wout la, nou pa konn si n ap rive. Gen kote moun oblije bese tèt yo nan machin nan lè kout bal ap chante », raconte-t-elle.
Dans plusieurs localités, les activités économiques tournent au ralenti. Des marchés se vident plus tôt. Certains agriculteurs hésitent à acheminer leurs produits. D’autres abandonnent temporairement leurs terres par crainte des affrontements. Un commerçant de la région explique que les dernières opérations policières ont certes permis une légère reprise des déplacements, mais que l’absence de contrôle permanent maintient la population dans l’incertitude. « Lorsque la Police arrive, tout le monde se réjouit. Mais la vraie question est de savoir si elle restera. Car les bandits ont l’habitude de disparaître pour revenir ensuite encore plus forts », explique-t-il.
La peur d’un retour des groupes armés
Dans les églises également, le climat sécuritaire occupe désormais une place centrale dans les prières et les discussions communautaires. Joint par téléphone, un responsable religieux de la zone parle d’une population psychologiquement épuisée. « La population a besoin de plus que des opérations ponctuelles. Elle a besoin de sentir que l’État reprend véritablement le contrôle. Chaque fois qu’une opération est lancée, l’espoir renaît. Mais lorsqu’il n’y a pas de suivi, la peur finit par revenir », affirme-t-il.
Ces derniers jours, plusieurs médias locaux ont rapporté des échanges de tirs nourris entre policiers et membres présumés de « Kokorat San Ras ». Des bandits auraient été tués et certaines positions du gang fragilisées. Mais sur le terrain, beaucoup estiment que la bataille reste loin d’être gagnée.
Car dans l’Artibonite, la population a déjà vu passer plusieurs offensives spectaculaires sans véritable consolidation. Les habitants redoutent que les groupes armés profitent d’un retrait policier pour reprendre progressivement leurs positions.
Dans les regards fatigués des voyageurs, des commerçants et des riverains, l’espoir existe encore. Mais il avance désormais accompagné d’une certaine prudence. Ici, dans le Bas-Artibonite, la population ne juge plus seulement les opérations à leur intensité. Elle attend surtout de voir si, cette fois, l’État restera.
Wandy CHARLES
Vant Bef Info (VBI)
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