Les gangs armés en Haïti et les pompiers
Par Aristilde Deslande
En Haïti, les gangs armés ont développé une capacité remarquable : ils semblent parfois savoir mieux que l’État quand, où et comment déclencher une mobilisation sécuritaire. Il leur suffit de frapper fort pour réveiller les autorités. Soudain, les blindés sortent, les hélicoptères vrombissent, les drones entrent en scène et les armes crépitent. Le spectacle est impressionnant. Mais dans ce théâtre de guerre, une question dérange : pourquoi faut-il si souvent attendre l’incendie pour appeler les pompiers ?
Port-au-Prince, 21 octobre 2026.- Le dimanche 18 octobre 2026, quatre militaires salvadoriens de la Force de répression des gangs (FRG) ont été portés disparus après une attaque contre leur véhicule blindé à Santo, dans la commune de Croix-des-Bouquets. Selon l’armée salvadorienne, les assaillants ont utilisé des armes à feu et des explosifs. Le véhicule a pris feu. Les militaires ont réussi à en sortir, mais leur localisation est restée inconnue. Les tentatives pour les retrouver ont été compliquées par les affrontements et les tirs contre des hélicoptères.
Trois jours plus tard, le mercredi 21 octobre, la Police nationale d’Haïti (PNH), la Task Force et la FRG ont lancé une nouvelle offensive à Croix-des-Bouquets, notamment contre le fief du gang 400 Mawozo. Des tirs nourris et des explosions ont été signalés dès les premières heures de la matinée. Des habitants ont fui certains quartiers pour échapper aux violences. Les quatre militaires étaient toujours portés disparus.
Il faut saluer toute opération susceptible de neutraliser des criminels et de protéger la population. Mais le calendrier de cette mobilisation mérite réflexion. Pourquoi faut-il qu’une attaque aussi spectaculaire frappe des membres d’une force internationale pour qu’une offensive d’une telle ampleur soit engagée ? Les habitants de Croix-des-Bouquets, eux, vivent depuis longtemps avec les armes, les menaces et les déplacements forcés. Leur souffrance ne devrait pas avoir besoin d’un blindé incendié pour devenir une urgence.
En Haïti, on dirait que le numéro des pompiers est connu de tous, sauf de ceux qui doivent les appeler avant que la maison ne brûle. Les gangs attaquent, l’État réagit. Les gangs changent de cible, l’État redéploie ses unités. Les gangs reprennent leurs activités, et la population recommence à compter ses morts, ses blessés et ses maisons abandonnées. Entre-temps, les autorités annoncent de nouvelles opérations. Le cycle continue, comme si la répétition des interventions constituait, à elle seule, une politique de sécurité.
Le problème n’est pas que l’État intervienne après une attaque. Il doit le faire. Le problème est qu’une riposte, aussi spectaculaire soit-elle, ne garantit pas une victoire durable. Une opération peut disperser un groupe armé sans démanteler son réseau. Elle peut reprendre une rue sans sécuriser durablement le quartier. Elle peut produire des images impressionnantes sans rétablir la liberté de circulation. Faire du bruit avec des armes n’est pas nécessairement faire avancer la sécurité.
À force de réagir aux crises, l’État risque de laisser les gangs imposer leur propre calendrier. Une attaque déclenche une offensive ; une autre impose un nouveau déploiement. Les forces de sécurité se retrouvent ainsi à courir derrière des groupes qui choisissent leurs cibles et leurs moments. Pendant ce temps, la prévention, le renseignement, la sécurisation des axes stratégiques et la protection permanente des populations restent les véritables tests de l’efficacité publique.
Il y a aussi cette étrange comptabilité de la peur. Lorsqu’un commissariat est attaqué, il faut réagir. Lorsqu’une route est coupée, il faut intervenir. Lorsqu’un quartier est abandonné par ses habitants, il faut annoncer une reconquête. Et lorsqu’un véhicule blindé transportant des militaires étrangers est pris pour cible, l’urgence devient particulièrement visible. Mais qui comptabilise les journées pendant lesquelles les citoyens ordinaires restent prisonniers de leur quartier ? Qui mesure le coût de l’école manquée, du commerce fermé, du malade qui ne peut rejoindre un hôpital ? La sécurité ne se mesure pas seulement au nombre de balles tirées ou de criminels neutralisés. Elle se mesure aussi à la liberté retrouvée.
L’ironie est amère : les pompiers sont censés empêcher les flammes de dévorer tout un bâtiment. Mais, dans notre République en difficulté, ils donnent parfois l’impression d’être mobilisés pour sauver ce qui peut encore l’être, avant de repartir en attendant le prochain incendie. À ce rythme, la population risque de finir par confondre le bruit des sirènes avec le retour à la sécurité. Or, entendre les sirènes ne signifie pas que le danger a disparu.
Il serait toutefois injuste de conclure qu’une intervention tardive est nécessairement inutile ou qu’une opération en cours a échoué avant même que ses résultats soient connus. Les affrontements sont complexes, les groupes armés disposent de moyens dangereux et les forces engagées risquent elles-mêmes leur vie. L’offensive de Croix-des-Bouquets doit donc être évaluée à partir de résultats vérifiables : le sort des quatre militaires, les capacités opérationnelles des gangs, la protection des civils et le contrôle effectif du territoire. La prudence journalistique impose de distinguer les faits des impressions.
Mais cette prudence ne doit pas servir d’extincteur à la critique. Les autorités doivent expliquer comment les opérations s’articulent, quels objectifs elles poursuivent et comment les résultats seront maintenus. Elles doivent aussi rendre compte des moyens mobilisés et des changements concrets pour les populations. Une succession de communiqués et d’offensives ne remplace pas une stratégie nationale de sécurité. Le pays n’a pas seulement besoin d’interventions : il a besoin d’une politique qui empêche les mêmes drames de se répéter.
Au fond, la question est simple : l’État combat-il les gangs pour reprendre durablement le contrôle du territoire, ou se contente-t-il de répondre aux incendies qu’ils allument ? La différence est fondamentale. Dans le premier cas, les opérations s’inscrivent dans une stratégie de reconquête, de sécurisation et de prévention. Dans le second, les groupes armés conservent l’initiative, tandis que les autorités se contentent de gérer les conséquences de leurs offensives.
Haïti n’a pas besoin de pompiers qui excellent uniquement dans les interventions d’urgence. Il lui faut des institutions capables d’anticiper les menaces, de protéger les citoyens et de maintenir les territoires sécurisés. Car une maison dont on éteint régulièrement les flammes sans jamais empêcher les incendies finira par ne plus avoir grand-chose à sauver. Et un État qui se réveille au rythme des détonations risque, un jour, de découvrir que les gangs ne se contentent plus d’allumer le feu : ils en règlent désormais l’heure, le lieu et l’intensité.
Vant Bèf Info (VBI)
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