Ailleurs, la jeunesse se soulève; en Haïti, la crise lui confisque l’avenir

Par Wandy Charles

Ailleurs, des jeunes font trembler les pouvoirs. En Haïti, ils tremblent au bruit des rafales. Le contraste est brutal. Dans plusieurs pays, une génération occupe les places, dénonce la corruption et réclame des comptes. Ici, elle cherche une route praticable, une salle de classe ouverte, un emploi, un toit. Les uns défient ceux qui hypothèquent leur avenir. Les autres tentent de préserver ce qu’il leur en reste.

Du Népal à Madagascar, du Maroc à l’Indonésie, des mobilisations ont révélé une même rupture : des jeunes refusent que les privilèges des dirigeants prospèrent sur leurs privations. Les revendications varient, mais la colère trouve ses mots, ses réseaux et ses symboles. Le rapport 2026 de CIVICUS cite au moins quinze pays où des mouvements conduits par la génération Z ont émergé récemment. Une génération dispersée par les frontières apprend à faire circuler ses refus.

En Haïti, les raisons de s’indigner débordent. L’insécurité rétrécit l’espace de vie. La précarité ronge les ambitions. Les études s’interrompent, les projets s’enlisent, les départs vident les familles. À peine un jeune commence-t-il à bâtir quelque chose que la crise vient lui présenter la facture. Il paie pour les institutions défaillantes, pour les décisions ajournées, pour les responsabilités esquivées. Et l’on voudrait encore lui demander de patienter.

Cette patience a un coût que les discours officiels prennent rarement la peine de mesurer. Une année d’études perdue ne se restitue pas par communiqué. Un premier emploi qui ne vient jamais laisse des traces. Un projet abandonné faute de sécurité emporte davantage qu’un investissement : il entame la confiance, épuise l’élan, abîme la conviction qu’un avenir demeure possible au pays. La crise multidimensionnelle se traduit ainsi, pour la jeunesse, par une succession de portes qui se ferment.

Pourquoi, dès lors, cette souffrance ne se transforme-t-elle pas en une mobilisation collective capable d’imposer ses exigences ? La question mérite mieux qu’un procès en apathie. Dans un pays où sortir peut devenir une épreuve, manifester exige davantage que du courage. La peur disperse. Les déplacements brisent les liens. La recherche du pain quotidien absorbe les forces. Pour s’organiser, il faut du temps, des lieux, des relais, une certaine confiance entre les personnes. La crise attaque précisément ces conditions.

La jeunesse haïtienne porte aussi une histoire d’engagement que personne ne saurait effacer. Des étudiants, des militants, des artistes et des citoyens continuent de prendre la parole. Mais ces voix peinent à former une force durable, autonome, capable de résister à l’usure et aux récupérations. La colère éclate, puis se fragmente. Pendant ce temps, les promesses se renouvellent et les mêmes impasses se prolongent. Le pouvoir peut s’accommoder d’une indignation sans lendemain. Il redoute davantage une exigence qui s’organise et revient demander des comptes.

C’est là que les mobilisations étrangères peuvent éclairer Haïti. Leurs symboles retiennent l’attention ; leur capacité à relier des frustrations mérite surtout d’être observée. La jeunesse haïtienne a déjà ses revendications. Elles tiennent dans des droits élémentaires : circuler sans terreur, apprendre sans interruption, travailler sans dépendre d’une faveur, vivre sans préparer constamment sa fuite. Elle peut les porter dans les associations, les universités, les quartiers et les espaces numériques, leur donner une continuité et réclamer des engagements dont chacun puisse vérifier l’exécution.

Cette organisation ne dispense en rien les dirigeants de leurs obligations. Leur défaillance ne doit pas devenir un devoir supplémentaire imposé aux victimes. Gouverner exige de répondre à la détresse, de rétablir des services, de protéger des vies. Célébrer la jeunesse tout en laissant dépérir ses perspectives relève de l’indécence. La qualifier d’« avenir du pays » ne coûte rien. Lui permettre d’en avoir un oblige à agir.

En Haïti, une partie de la jeunesse résiste encore ; une autre s’épuise ou s’en va. Chaque départ arrache au pays des compétences, des idées, une énergie dont sa reconstruction aura besoin. Chaque renoncement élargit le vide. Il faut entendre.

Vant Bef Info (VBI)


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