Santé mentale : en Haïti, la violence reste dans les têtes

Par Wandy Charles

Crédit photo : unicef

À l’occasion de la Journée mondiale de la santé mentale, observée le 10 octobre, quatre parcours illustrent les souffrances que la violence laisse dans les foyers haïtiens. Derrière les maisons incendiées, les blessures par balle et les déplacements, des vies cherchent péniblement à retrouver leurs repères.

Chaque soir, avant de se coucher, Joseph Dorvil rapproche ses chaussures du lit. Il pose ensuite sa canne contre le mur et vérifie la fermeture de son petit sac. À 85 ans, cet ancien menuisier prépare sa nuit comme on prépare un départ.

Le sac contient deux chemises, un pantalon, ses papiers et quelques médicaments. Depuis que sa maison a été incendiée, il tient à savoir où se trouve chaque chose. La dernière fois, il a fallu partir sans pouvoir choisir ce qu’il emporterait.

Joseph vit désormais chez une nièce. Elle l’appelle « Tonton Jo », lui réserve une chaise et veille à ce qu’il mange. Il apprécie ses attentions. Il s’efforce aussi de prendre peu de place. Le matin, il plie soigneusement le drap qui lui sert de couverture.

Pendant des décennies, ses mains ont fabriqué des portes, des armoires et des lits. Sa propre maison, il l’avait aménagée lentement, au rythme des commandes et des économies. Dans un tiroir, il conservait des photographies de sa femme décédée. Elles ont brûlé avec le reste.

Quand il évoque cette perte, ses doigts frottent le manche de sa canne. Il décrit d’abord les meubles, puis les outils. Il s’arrête avant les photographies.

La nuit, il se réveille souvent. Il écoute les chiens, les motos, les portes. Lorsqu’une détonation éclate, sa main cherche le sac. Sa nièce lui rappelle qu’il est avec elle. Joseph acquiesce. Ses chaussures restent au même endroit.

À quelques quartiers de là, Nadège Pierre, 29 ans, vendeuse de produits alimentaires et mère célibataire, attend que sa fille s’endorme pour regarder son téléphone.

Mélissa a cinq ans. Elle réclame parfois la poupée laissée dans leur ancien logement. Nadège lui promet d’en acheter une autre lorsqu’elle aura un peu d’argent. Puis elle additionne mentalement le prix du riz, du transport et des marchandises qu’il faudrait racheter pour reprendre son commerce.

Depuis leur fuite de Carfour-Feuille, elles occupent un coin de chambre chez une amie. Nadège range leurs vêtements dans un sac pour éviter qu’ils se mélangent à ceux des autres. Le soir, elle prépare les affaires de sa fille avant les siennes.

Son frère cadet a été blessé par balle. Il a survécu, mais cette nouvelle a changé sa manière de recevoir les appels. Dès que le téléphone sonne tard, elle regarde longuement le nom affiché avant de répondre.

Sur l’écran arrivent aussi des vidéos. Certaines montrent des maisons en flammes, d’autres des blessés ou des corps abandonnés. Nadège cherche des informations sur les quartiers où vivent ses proches. Il lui arrive de reconnaître une rue, un carrefour, une façade. Elle referme alors la vidéo, puis appelle quelqu’un.

Une fois sa fille endormie, elle baisse la luminosité du téléphone. Elle voudrait dormir elle aussi. Pourtant, elle vérifie encore les messages. Si quelque chose arrivait pendant la nuit, elle veut le savoir.

Au petit matin, Mélissa se réveille contre elle. Nadège lui caresse les cheveux avant de se lever. Il faut trouver de quoi préparer le déjeuner. Une vie qu’elle n’a pas choisi. Mais en Haïti, on a plus beaucoup de choix.

Frantz Louis, 43 ans, chauffeur de tap-tap et père de trois enfants, mesure désormais ses journées à ce qu’il peut accomplir malgré sa blessure.

Une balle l’a atteint à la jambe alors qu’il rentrait chez lui. Depuis, rester longtemps debout lui coûte. Conduire aussi. Il a repris quelques activités, mais les revenus restent irréguliers. Sur une feuille pliée, il note les dépenses du foyer. Il revient souvent sur les mêmes chiffres.

Ses enfants lui demandent quand il pourra travailler comme avant. Il répond qu’il faut patienter. À table, il essaie de parler de l’école, des devoirs, des petites choses qui occupaient autrefois les soirées.

Lorsque les tirs reprennent, la conversation s’interrompt. Frantz demande aux enfants de s’éloigner des fenêtres. Sa femme rassemble quelques affaires. Lui tend l’oreille pour estimer d’où viennent les détonations.

Certaines nuits, les rafales se prolongent. Personne ne se déshabille complètement. Les enfants finissent par s’assoupir, mais Frantz reste éveillé, le téléphone dans la main. Il voudrait pouvoir leur dire de dormir sans crainte. Il attend d’abord que le quartier se calme.

Au matin, il se lave le visage et cherche ce qu’il pourra faire pour gagner un peu d’argent. Quand un voisin lui demande comment il va, il parle de sa jambe. Pour le reste, il dit seulement que les temps sont difficiles. Cependant, quand il est seul, il pleure.

Samuel Jean, 11 ans, élève de sixième année fondamentale, ne parle pas volontiers de la nuit où sa famille a quitté sa maison. Il se souvient surtout de la main de sa mère. Elle lui tenait le poignet pour qu’il reste près d’elle. Il voulait emporter son sac d’école. Ils sont partis sans lui.

Depuis, Samuel habite avec sa mère et sa petite sœur dans un espace prêté par des proches. Ses nouveaux cahiers sont rangés dans un sachet. Il les sort parfois pour relire une leçon. Il demande quand il retrouvera ses camarades.

Les détonations interrompent ses jeux. Dès qu’il entend un bruit brusque, il regarde les adultes. Si personne ne bouge, il reprend ce qu’il faisait. Si sa mère se lève, il la suit. Un jour, il a aperçu une vidéo sur le téléphone d’un cousin. Un homme y gisait au sol. Samuel a demandé s’il dormait. Le cousin a retiré l’écran, mais l’enfant avait déjà vu.

Depuis, certaines questions reviennent au moment de se coucher. Est-ce qu’une balle peut traverser le mur ? Est-ce que leur ancienne maison existe encore ? Est-ce qu’ils devront partir une nouvelle fois ? Sa mère répond comme elle peut. Elle lui fait une place près d’elle. Samuel attend parfois qu’elle s’allonge pour fermer les yeux.

Ces quatre parcours sont des reconstitutions. Les circonstances qu’ils illustrent, elles, s’inscrivent dans une crise documentée. Début juin 2026, l’UNICEF estimait à environ 1,5 million le nombre de personnes déplacées en Haïti, dont près de la moitié étaient des enfants. L’organisation décrit des familles confrontées à la perte de proches, à la destruction de leur logement et à une peur persistante. Ces données ne permettent toutefois pas de déterminer combien de personnes présentent un trouble mental, mais en dit long sur les conséquences des violences orchestrées par les gangs.

La Journée mondiale de la santé mentale, célébrée le 10 octobre, offre l’occasion de porter attention à ces souffrances. En 2026, la campagne de l’Organisation mondiale de la Santé insiste sur la participation des personnes ayant une expérience vécue aux décisions concernant leur accompagnement. Écouter ce qu’elles traversent doit aussi permettre de construire des réponses adaptées à leurs besoins.

Des interventions existent en Haïti. Dans son bilan 2025, l’Organisation panaméricaine de la santé rapporte avoir appuyé le ministère de la Santé publique et de la Population pour assurer un soutien psychosocial à 23 000 personnes déplacées, dont 2 900 victimes et survivantes de violences sexuelles. Ce résultat décrit une réponse apportée ; il ne mesure pas l’ensemble des besoins du pays.

Pour Joseph, Nadège, Frantz et Samuel, les préoccupations restent concrètes : disposer d’un endroit où dormir, retrouver un revenu, reprendre l’école, savoir ses proches en sécurité. Dans ces parcours illustratifs, la peur accompagne les gestes les plus ordinaires et réduit peu à peu la place du repos.

Ce soir, Joseph vérifiera encore son sac. Nadège attendra un dernier message avant de poser son téléphone. Frantz écoutera le quartier depuis son lit. Samuel demandera à sa mère de rester près de lui.

Puis chacun essaiera de dormir, si possible. Car, depuis un certain temps en Haïti, c’est ça ou mourir.

Vant Bef Info (VBI)


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