Haïti fête son Indépendance loin de son berceau symbolique: Gonaïves, délaissé d’un État en perte de repères

Comme chaque 1er janvier, la nation haïtienne aurait dû se rassembler aux Gonaïves, berceau de la liberté et lieu fondateur de la mémoire nationale. Pourtant, une fois de plus, la Cité de l’Indépendance a été laissée à l’écart. Aucun déplacement officiel, aucune cérémonie d’État, aucun hommage solennel au monument de Jean-Jacques Dessalines.
En célébrant les 222 ans de l’Indépendance loin des Gonaïves, l’État haïtien adresse un message lourd de sens : celui de l’oubli, du renoncement et d’une rupture avec ses propres fondements historiques.

Gonaïves, 3 janvier 2026

Dans les rues poussiéreuses de Raboteau comme sur la place d’Armes, le sentiment d’abandon est omniprésent.

« L’État n’existe pas pour nous. Il ne se souvient des Gonaïves que lorsqu’il a besoin de notre histoire », déplore Jean-Marc Sylvain, chauffeur de moto-taxi.

Officiellement, l’insécurité et les contraintes logistiques sont invoquées pour justifier l’absence des autorités. Mais pour de nombreux habitants, ces arguments ne convainquent plus.

« Si les autorités ne sont même pas capables d’assurer une présence symbolique ici, comment peuvent-elles prétendre diriger le pays au-delà du 7 février ? », s’interroge Midrèd Saintil, commerçante du centre-ville.

Un affront à la mémoire collective

Pour les citoyens des Gonaïves, célébrer l’Indépendance sans la ville où elle a été proclamée revient à vider l’histoire nationale de sa substance.

« Un 1er janvier sans les Gonaïves, c’est comme lire un livre sans sa première page », explique Frantz Victorin, professeur d’histoire dans un lycée public. Il ajoute :
« C’est ici que la nation est née. En nous ignorant, l’État banalise notre mémoire collective. »

Devant l’ancien fort, des jeunes dénoncent eux aussi cette mise à l’écart symbolique.

« On nous demande de respecter le drapeau, mais on ne respecte pas le lieu où ce drapeau est né », lance Fédeline, étudiante en sciences juridiques à l’EDSEG.

Le discours prononcé depuis la Villa d’Accueil par le coordonnateur du Conseil présidentiel de transition (CPT), Laurent St-Cyr, n’a suscité ni enthousiasme ni adhésion aux Gonaïves.

« Ce sont de belles paroles, mais les paroles ne remplacent pas les actes », tranche René Baubrum, ancien fonctionnaire à la retraite. Selon lui, appeler à l’unité nationale tout en évitant le berceau de l’Indépendance révèle une contradiction profonde.

Une République privée de ses repères symboliques

L’absence de l’État aux Gonaïves ce 1er janvier 2026 illustre un pouvoir affaibli, déconnecté et incapable d’assumer la charge symbolique de l’histoire nationale.

« Lorsqu’un pays cesse de respecter ses symboles, il finit par ne plus se respecter lui-même », avertit Marvel Priscar, responsable communautaire engagée dans l’éducation citoyenne.

Dans un contexte marqué par l’insécurité, la pauvreté et la défiance envers les institutions, cette marginalisation renforce le sentiment d’abandon et creuse davantage le fossé entre gouvernants et gouvernés.

Aux Gonaïves, l’Indépendance a été commémorée avec sobriété par des citoyens, des écoles et des organisations locales, sans l’État.
Une question demeure : comment construire l’avenir d’Haïti si ceux qui dirigent le pays refusent d’honorer les fondations mêmes de la nation ?

En ce début d’année 2026, la Cité de l’Indépendance reste debout, digne mais profondément meurtrie, gardienne solitaire d’une histoire que l’État semble de moins en moins disposé à assumer.

Jean Gilles Désinord
Vant Bèf Info (VBI)


Discover more from Vant Bèf Info (VBI)

Subscribe to get the latest posts sent to your email.