Des journalistes agressés à Kenscoff : peu d’associations de défense de la presse se manifestent

Ils étaient venus couvrir des funérailles, pas chercher des problèmes. Ils étaient venus montrer la douleur d’une population endeuillée, recueillir des témoignages et permettre au reste du pays de comprendre ce qui s’était passé à Kenscoff. Mais mercredi, plusieurs journalistes ont été agressés alors qu’ils accomplissaient simplement leur travail. Parmi eux, le photojournaliste de l’Associated Press, Odelyn Joseph, et le journaliste de l’Agence France-Presse, Clarens Siffroy.

La scène est particulièrement révoltante. Des professionnels qui risquent déjà leur sécurité pour informer la population ont été pris à partie, frappés et contraints, selon les témoignages rapportés, de chercher refuge au commissariat de Kenscoff. Ils étaient venus photographier les victimes ; ils ont eux-mêmes été transformés en cibles. Jusqu’où faudra-t-il aller pour que la violence contre les journalistes cesse d’être considérée comme un simple incident ?

La colère et le traumatisme de la population de Kenscoff peuvent être entendus. Mais rien ne peut justifier qu’un journaliste soit battu parce qu’il exerce son métier. Un reporter n’est pas responsable d’un massacre. Un photographe n’est pas responsable de l’insécurité. Et une caméra ne peut pas être traitée comme une menace simplement parce qu’elle montre une réalité dérangeante.

Le plus inquiétant est pourtant ailleurs : où sont les grandes voix du secteur médiatique haïtien ? Où sont les associations censées défendre les journalistes ? Où est la mobilisation collective ? Où sont les actions concrètes pour accompagner les professionnels agressés ?

Au moins deux associations militant dans le secteur se sont certes positionnées et ont dénoncé ces agressions. Il s’agit du Collectif des Medias en Ligne (CMEL) et de l’Union des Journalistes et Médias d’Haïti (UJMH).

Mais depuis des années, les travailleurs de la presse exercent dans la peur, sous les menaces, les intimidations et parfois au péril de leur vie. À chaque nouvelle attaque, les condamnations se succèdent. Puis le silence revient, jusqu’à la prochaine victime.

Les associations de défense de la presse ne peuvent pas se contenter de défendre la liberté d’expression dans des communiqués.

La liberté de la presse se défend aussi sur le terrain, aux côtés de ceux qui la paient parfois de leur sécurité. Elle se défend en exigeant des enquêtes, en demandant des comptes aux responsables et en accompagnant les victimes. Une profession qui laisse ses membres affronter seuls la violence finit par envoyer un message terrible : chacun doit se débrouiller pour survivre.

Le gouvernement et les autorités sécuritaires doivent également être interpellés. Quand des journalistes sont agressés alors qu’ils couvrent un événement public, leur sécurité ne peut pas être traitée comme une question secondaire. L’État a le devoir de garantir les conditions permettant à la presse de travailler. L’impunité, elle, ne fait qu’encourager de nouvelles attaques.

Kenscoff devrait provoquer un véritable électrochoc dans le monde médiatique haïtien. Il ne suffit plus de publier une déclaration lorsque les coups sont déjà tombés. Il faut protéger les journalistes avant qu’ils ne deviennent des victimes. Il faut surtout que les organisations qui se présentent comme les défenseurs de la presse montrent, dans les moments difficiles, qu’elles sont réellement aux côtés des journalistes.

Ils étaient venus raconter la douleur de Kenscoff. Ils ont été agressés à leur tour. Et aujourd’hui, une question demeure, lourde et embarrassante : si les associations de défense de la presse ne se lèvent pas lorsque des journalistes sont battus, quand le feront-elles ?

Emmanuel Joseph

Vant Bèf info


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