Antoine Michon ou le miroir tendu à Haïti
Par Wandy CHARLES
À l’heure où il s’apprête à quitter Haïti après deux années passées à la tête de la représentation diplomatique française, Antoine Michon n’a pas choisi la facilité. Ni discours convenu, ni satisfecit diplomatique, ni condamnation à l’emporte-pièce. Son dernier entretien ressemble davantage à un exercice de lucidité. Un regard extérieur, parfois sévère, souvent dérangeant, mais qui invite surtout les Haïtiens à s’interroger sur leurs propres responsabilités.
Le diplomate français ne prétend pas détenir les solutions aux multiples crises qui secouent le pays. Son message est ailleurs. Il rappelle une évidence que les crises successives ont parfois fini par masquer une vérité absolue : aucun partenaire international, aussi engagé soit-il, ne reconstruira Haïti à la place des Haïtiens.
Cette affirmation n’a rien de révolutionnaire. Pourtant, elle mérite d’être entendue. Depuis des décennies, le débat national oscille entre la dénonciation des ingérences étrangères et l’attente permanente d’un secours venu de l’extérieur. Pendant ce temps, les faiblesses internes continuent de miner les fondements mêmes de l’État.
C’est probablement là que réside la principale force du témoignage d’Antoine Michon. Il ne limite pas la crise haïtienne aux groupes armés. Les gangs constituent, selon lui, la manifestation la plus spectaculaire d’un mal beaucoup plus profond. Derrière les barricades, les fusils et les territoires perdus se cachent des réseaux économiques, des complicités politiques, des trafics transnationaux, une corruption enracinée et, surtout, une justice incapable de sanctionner ceux qui alimentent cette machine.
En évoquant les « criminels à cravate », le diplomate ne désigne pas seulement une catégorie d’individus. Il pointe du doigt une réalité souvent reléguée au second plan : la violence ne prospère jamais seule. Elle s’appuie sur des circuits financiers, des protections politiques, des complicités administratives et des défaillances institutionnelles. Les chefs de gangs occupent les devants de la scène. Mais derrière eux gravitent des acteurs plus discrets, dont les responsabilités sont parfois plus lourdes encore.
Son constat est tout aussi interpellant lorsqu’il aborde le trafic d’armes et le narcotrafic. Comment expliquer qu’un pays submergé par des armes de guerre enregistre si peu d’arrestations, si peu de procès et si peu de condamnations ? Pourquoi les filières qui alimentent quotidiennement la violence semblent-elles bénéficier d’une forme d’invisibilité judiciaire ? Ces questions dépassent largement le cadre diplomatique. Elles interrogent directement la capacité de l’État à exercer ses fonctions régaliennes.
La même logique traverse son analyse du processus électoral. Antoine Michon ne remet pas en cause la nécessité d’organiser des élections. Au contraire, il les considère comme une étape essentielle du retour à l’ordre constitutionnel. Mais il rappelle avec raison qu’un scrutin ne se résume ni à une date inscrite sur un calendrier ni à l’installation de bureaux de vote. Une élection crédible suppose des candidats libres de faire campagne, des électeurs capables de circuler sans peur et une administration en mesure de déployer le matériel électoral sur l’ensemble du territoire. Autrement dit, elle exige un minimum d’autorité publique.
Cette approche mérite d’être méditée. Trop souvent, le débat politique haïtien oppose artificiellement l’urgence électorale à l’urgence sécuritaire. Or ces deux exigences ne s’excluent pas ; elles se renforcent mutuellement. Des élections organisées dans des conditions précaires risqueraient d’affaiblir davantage des institutions déjà fragiles. À l’inverse, repousser indéfiniment le retour aux urnes alimenterait lui aussi l’instabilité. Tout l’enjeu consiste donc à créer les conditions d’un scrutin à la fois inclusif, crédible et accepté.
En plus des diagnostics dressés, le départ d’Antoine Michon laisse surtout une interrogation fondamentale : Haïti est-elle prête à regarder ses propres responsabilités avec la même lucidité qu’elle examine celles des autres ?
Car le diplomate français renverse une grille de lecture longtemps dominante. Il rappelle que les bourreaux ne sont pas toujours extérieurs. Que les intérêts particuliers l’emportent trop souvent sur l’intérêt général. Que l’impunité nourrit la corruption, laquelle alimente à son tour l’insécurité, qui fragilise ensuite les institutions démocratiques. C’est un cercle vicieux dont aucune intervention étrangère, aucune mission internationale et aucun partenaire bilatéral ne pourront venir à bout sans une volonté politique nationale.
Ce constat peut paraître sévère. Il l’est. Mais il n’est pas dénué d’espoir.
Antoine Michon ne quitte pas Haïti en annonçant son échec. Il dit croire au réveil des citoyens, à l’émergence d’un leadership plus responsable et à la capacité du pays de se réinventer. Son optimisme n’est pas naïf. Il repose sur une conviction simple : les ressources humaines, les compétences et les talents existent. Ce qui manque encore, c’est la capacité collective à les mettre au service d’un projet national.
Au fond, le dernier message de l’ambassadeur français ne s’adresse pas seulement aux dirigeants. Il interpelle toute une société. La reconstruction d’Haïti ne commencera ni dans une chancellerie étrangère, ni dans une salle de conférence internationale, ni au détour d’un nouveau programme d’assistance. Elle commencera le jour où l’État assumera pleinement ses responsabilités, où la justice cessera d’être sélective, où la corruption ne sera plus tolérée, où les armes et la drogue ne circuleront plus dans l’impunité et où les élections redeviendront l’expression libre de la volonté populaire.
Vant Bef Info (VBI)
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