Dessalines : l’indépendance ne se commémore pas, elle se gouverne

Par Wandy Charles

Chaque 17 octobre, Haïti retrouve Dessalines. Les gerbes s’alignent, les discours s’élèvent, les hommages se succèdent. Puis le pays reprend sa marche dans la peur, les pénuries et l’incertitude. Le fondateur reçoit les honneurs. Son exigence attend toujours des réponses.

Port-au-Prince, 17 octobre 2026.- Deux cent vingt (220) ans après son assassinat, une formule de sa proclamation du 1er janvier 1804 conserve une force singulière : « Ce n’est pas assez… » Ce n’est pas assez d’avoir chassé l’armée coloniale. Ce n’est pas assez d’avoir vaincu. Il faut encore garantir la liberté conquise. Dès les premières lignes, Dessalines pose ainsi le problème qui traverse notre histoire : comment faire durer la victoire dans les institutions et dans la vie des hommes ?

Cette question nous rattrape avec brutalité. Que vaut la liberté pour une famille qui fuit sa maison ? Que devient l’autorité nationale lorsqu’un groupe armé décide qui circule, qui travaille et qui doit payer pour rester vivant ? Quel contenu donnons-nous à l’indépendance lorsque l’État peine à assurer les conditions élémentaires de l’existence collective ?

Haïti demeure souveraine en droit. Mais une partie de sa population vit sous la contrainte. Entre le statut du pays et l’expérience de ses habitants, la fracture se creuse. C’est là que le discours de Dessalines dérange encore : il oblige à mesurer la liberté à ses effets.

La souveraineté à l’épreuve du quotidien

Nous avons pris l’habitude de parler de souveraineté comme d’un patrimoine définitivement acquis. Elle exige pourtant un travail permanent. Elle s’exerce dans un tribunal qui juge sans subir d’ordre, une administration qui sert sans rançonner, une police qui protège, une école qui fonctionne, un budget dont chaque dépense peut être expliquée. Un drapeau affirme une existence nationale. Des institutions crédibles lui donnent une portée quotidienne.

La faiblesse de l’État ouvre des espaces que d’autres occupent. Les armes imposent leurs règles. Les réseaux d’influence détournent les décisions. L’urgence absorbe les moyens qui devraient préparer l’avenir. À mesure que recule la puissance publique, les citoyens perdent la maîtrise de leur propre vie.

La reconquête de cette maîtrise devrait constituer le cœur du projet national. Elle demande des choix, des compétences, des ressources et de la continuité. Elle demande surtout de gouverner au-delà de la prochaine crise.

« Pour nous-mêmes » : au bénéfice de qui ?

La formule de Dessalines : « par nous-mêmes et pour nous-mêmes », est souvent brandie comme une injonction à l’autonomie. Elle contient aussi une question de destination : pour qui exerce-t-on le pouvoir ?Pour les citoyens ou pour les clientèles ? Pour consolider l’administration ou pour distribuer des postes ? Pour développer le territoire ou pour entretenir des positions dominantes ?

L’indépendance perd sa substance lorsque les ressources collectives deviennent le butin de quelques-uns. Le passeport haïtien d’un dirigeant ne garantit ni son dévouement ni la justesse de ses décisions. Le patriotisme se juge aux actes, à la probité, à la capacité de faire prévaloir l’intérêt général.

Dessalines lui-même interpelle ses généraux : leurs sacrifices ne suffisent pas encore au bonheur du peuple. La leçon frappe juste. Aucun passé glorieux, aucun titre, aucune proximité avec le pouvoir ne dispense de rendre des comptes. Ce principe devrait structurer notre vie publique. À chaque responsable, il faut pouvoir demander : qu’avez-vous protégé, rétabli, amélioré ? Avec quels moyens ? Pour quels résultats ?

Coopérer sans abandonner la direction

Cette responsabilité concerne également nos rapports avec l’extérieur. L’histoire haïtienne impose de regarder avec vigilance les interventions étrangères, leurs intérêts et leurs conséquences. Elle commande aussi de juger chaque coopération sur ce qu’elle permet réellement de construire. Une aide qui maintient indéfiniment le pays dans l’attente reconduit sa dépendance. Une coopération qui renforce les institutions, transmet des compétences et accroît les capacités nationales peut contribuer à la souveraineté.

Encore faut-il que les autorités haïtiennes sachent ce qu’elles demandent, ce qu’elles acceptent et ce qu’elles doivent obtenir. L’absence de stratégie laisse les partenaires fixer l’agenda. Les déclarations de fierté ne comblent pas ce vide.

Prendre son destin en main commence par définir une direction et assumer les décisions qui permettent de la suivre.

L’unité exige des règles

Dessalines appelle au rassemblement. Dans un pays épuisé par les rivalités, cette exigence reste essentielle. Mais elle mérite un contenu précis. S’unir autour de quels engagements ? Avec quelles garanties ? Sous quel contrôle ?

Un accord national ne peut se réduire à une répartition de fonctions entre acteurs capables de bloquer le pays. Il doit engager ses signataires sur la protection des habitants, la justice, la gestion des ressources publiques et les conditions d’un pouvoir légitime.

L’unité se construit aussi dans l’acceptation du désaccord. Une opposition n’est pas une trahison. Une enquête journalistique n’est pas une attaque contre la nation. Une mobilisation citoyenne n’est pas une offense à l’autorité.

La liberté conquise en 1804 doit pouvoir s’exercer jusque dans la contestation de ceux qui gouvernent.

L’héritage de Dessalines appelle donc une fidélité exigeante, capable d’admirer l’acte fondateur et d’interroger la conception du pouvoir. La grandeur historique supporte l’analyse. Elle y gagne même en profondeur.

En ce 17 octobre, le pays a besoin de cette lucidité. Ses morts appellent la justice. Ses déplacés attendent des conditions de retour dignes. Ses enfants ont besoin d’écoles ouvertes. Ses travailleurs réclament des routes praticables et des perspectives. Voilà où devrait se porter l’hommage national. Dans les décisions qui protègent, dans les institutions qui tiennent, dans les comptes que l’on rend.

Dessalines a proclamé la rupture. À ceux qui gouvernent aujourd’hui de donner à la liberté des garanties durables. Car une indépendance que le citoyen ne peut éprouver dans sa propre vie reste une promesse que l’État doit encore honorer.

Vant Bef Info (VBI)


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