Le vrai ennemi de l’économie haïtienne ne s’appelle pas l’inflation

Par Wandy CHARLES

Pendant longtemps, la lutte contre l’inflation et la stabilité du taux de change ont constitué les principaux baromètres de la santé économique d’Haïti. Aujourd’hui, ces indicateurs affichent des signes encourageants. Pourtant, le pays continue de s’enfoncer dans une croissance atone. Ce paradoxe, le gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH), Ronald Gabriel, l’a résumé avec lucidité : les progrès monétaires ne peuvent produire leurs effets dans une économie paralysée par l’insécurité et fragilisée par un environnement international de plus en plus incertain.

Le diagnostic est clair. La Banque centrale a réussi à contenir progressivement les tensions inflationnistes et à préserver une relative stabilité de la gourde. Ces résultats ne relèvent pas du hasard. Ils sont le fruit d’une politique monétaire rigoureuse, parfois coûteuse, mais nécessaire pour éviter une dégradation encore plus profonde des équilibres macroéconomiques.

Mais la politique monétaire, aussi prudente soit-elle, ne peut pas faire rouler des camions bloqués sur des axes contrôlés par des groupes armés. Elle ne peut pas rouvrir des entreprises contraintes de suspendre leurs activités, ni convaincre un investisseur de miser sur un pays où produire, transporter ou commercer demeure un pari risqué.

C’est là que réside toute la portée du message du gouverneur : les véritables freins à la relance ne sont plus uniquement économiques. Ils sont désormais sécuritaires, institutionnels et structurels.

L’insécurité ne se limite plus à une crise d’ordre public. Elle est devenue un facteur économique à part entière. Chaque route coupée ralentit les échanges. Chaque entreprise qui ferme détruit des emplois. Chaque investissement abandonné réduit les perspectives de croissance. À mesure que la violence s’installe, c’est l’ensemble du cycle économique qui se grippe : produire coûte davantage, distribuer devient plus difficile, consommer relève parfois de l’incertitude et investir ressemble de plus en plus à une prise de risque excessive.

À ces difficultés internes viennent s’ajouter des vents contraires soufflant de l’extérieur. Les tensions géopolitiques, les perturbations des marchés mondiaux et les fluctuations des prix de l’énergie continuent d’alourdir la facture des importations pour un pays fortement dépendant de l’extérieur. Plus préoccupant encore, le durcissement des politiques migratoires dans plusieurs États d’accueil de la diaspora pourrait, à terme, affecter les transferts de fonds, véritable colonne vertébrale de la consommation de milliers de familles haïtiennes. Cette double vulnérabilité (interne et externe) rappelle combien l’économie haïtienne demeure exposée à des chocs qu’elle maîtrise difficilement.

Dans ce contexte, la prudence affichée par la BRH apparaît moins comme un choix que comme une nécessité. Préserver les réserves internationales, contenir l’inflation et maintenir la stabilité du système financier sont autant de garde-fous destinés à empêcher une nouvelle détérioration de la situation économique. La Banque centrale joue son rôle : elle protège les fondamentaux. Mais elle ne peut, à elle seule, créer les conditions de la croissance.

Car une économie ne redémarre pas uniquement grâce à des taux d’intérêt, à une inflation maîtrisée ou à une monnaie plus stable. Elle redémarre lorsque les entrepreneurs peuvent investir avec confiance, lorsque les marchandises circulent librement, lorsque les travailleurs peuvent rejoindre leur emploi sans crainte et lorsque les institutions offrent un minimum de prévisibilité.

En filigrane, l’intervention du gouverneur Ronald Gabriel dépasse donc le simple exercice de communication économique. Elle rappelle une vérité que les chiffres, à eux seuls, ne peuvent masquer : il ne peut y avoir de relance durable sans sécurité durable.

Le véritable défi d’Haïti ne consiste plus seulement à stabiliser ses indicateurs macroéconomiques. Il est désormais de recréer un environnement où ces indicateurs pourront enfin se traduire par davantage d’investissements, de production, d’emplois et de prospérité.

La stabilité monétaire peut ouvrir la voie. Mais elle ne remplacera jamais la sécurité, la confiance et la capacité de l’État à garantir un cadre propice au développement. C’est sur ce terrain que se jouera, bien plus que dans les tableaux de statistiques, l’avenir économique du pays.

Vant Bef Info (VB)


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