Ce ne sont pas les jeunes qui sauveront Haïti

Par Deslande Aristilde

Depuis des années, un slogan revient comme une prière politique : « La jeunesse sauvera Haïti. »
À force d’être répété, il est devenu un dogme. Une vérité presque sacrée. Pourtant, derrière cette phrase séduisante se cache une autre forme de discrimination. Comme si l’âge suffisait à fabriquer la vertu. Comme si être jeune était automatiquement synonyme d’intelligence, de courage, d’honnêteté ou de patriotisme.

Non.
La jeunesse n’est pas une compétence.
La jeunesse n’est pas une morale.
La jeunesse n’est pas un projet de société.

Être jeune peut vouloir dire énergie, ambition, fraîcheur ou audace. Mais cela ne garantit ni la dignité, ni la conscience historique, ni la capacité de gouverner un pays détruit depuis deux siècles. Un jeune peut être aussi avare, corrompu, violent ou égoïste qu’un vieillard. Et parfois pire, parce qu’il veut aller vite, réussir vite, s’enrichir vite.

En Haïti, nous avons développé une dangereuse obsession de l’âge. Hier, on idolâtrait les anciens comme des sages automatiques. Aujourd’hui, on transforme la jeunesse en religion politique. Dans les deux cas, on tue la méritocratie. On ne choisit plus les capables. On choisit des symboles.

Pourtant, l’histoire haïtienne devrait déjà nous avoir vaccinés contre cette naïveté.

Jean-Claude Duvalier est devenu président à 19 ans. On le présentait comme le visage d’une nouvelle génération. Comme une rupture. Comme la preuve que la jeunesse pouvait moderniser le pays. Résultat : la dictature s’est prolongée, consolidée, enracinée. Le système n’est pas mort avec le père ; il s’est adapté avec le fils.

Jean-Bertrand Aristide est arrivé au pouvoir à 37 ans, porté par l’espoir populaire, la fougue et le rêve d’une révolution sociale. Mais le système l’a englouti lui aussi. Quant à Laurent Salvador Lamothe, devenu Premier ministre à 39 ans, il incarnait cette image du jeune technocrate moderne connecté au monde. Mais Haïti n’a pas été transformée pour autant.

Ces exemples ne signifient pas que la jeunesse est incapable. Ils prouvent quelque chose de plus dérangeant : ce n’est pas l’âge qui change un pays. C’est la structure morale, institutionnelle et culturelle d’une nation.

Et cette structure est gangrenée par deux monstres : la corruption et l’impunité.

Or, qui peut honnêtement prétendre que seuls les vieux sont corrompus ? Dans les scandales, les trafics, les détournements, les gangs, les manipulations médiatiques ou politiques, les jeunes sont déjà présents. Et souvent très présents. Les nouvelles générations ne sont pas nées en dehors du système ; elles ont grandi dedans. Elles ont appris ses codes, ses raccourcis, ses mensonges et parfois même ses crimes.

Les jeunes d’aujourd’hui sont souvent plus instruits technologiquement que leurs aînés. Mais un peuple connecté n’est pas forcément un peuple conscient. Le génie sans morale peut devenir plus dangereux encore. Une intelligence brillante au service de l’égoïsme reste une menace pour la nation.

Le problème d’Haïti n’est donc pas un problème d’âge.
C’est un problème de caractère.

Le pays n’a pas besoin de jeunes ou de vieux.
Il a besoin d’Haïtiens honnêtes et capables.

Il n’a pas besoin de dirigeants choisis selon leur génération, leur couleur ou leur classe sociale. Il a besoin de patriotes. De vrais. Des hommes et des femmes capables de placer le pays au-dessus de leurs intérêts personnels.

Dessalines parlait du mot « nègre » comme d’un symbole d’humanité et de dignité. Pas comme une question de pigmentation ou de statut. Être un homme, une femme d’honneur, ne dépend ni de la jeunesse ni de la vieillesse. Cela dépend de la colonne vertébrale morale.

Et les diplômes ne suffisent pas non plus. Haïti regorge de diplômés. D’intellectuels. De spécialistes. Pourtant, le pays continue de sombrer. Parce qu’un cerveau sans conscience peut devenir un outil de destruction nationale.

La vérité est peut-être difficile à entendre, mais elle mérite d’être dite : ce ne sont pas les jeunes qui sauveront Haïti.

Ce sont ceux qui refusent de vendre leur âme.
Ce sont ceux qui aiment ce pays avec sincérité.
Ce sont ceux qui gardent leur dignité même dans la misère.
Ce sont ceux qui comprennent que servir Haïti n’est pas un slogan, mais un sacrifice.

Lorsque nos ancêtres ont arraché cette terre à l’esclavage, ils ne se sont pas battus selon l’âge, la couleur ou la classe sociale. Ils avaient un seul intérêt commun : le pays.

Aujourd’hui encore, Haïti ne sera pas sauvée par une génération.
Elle sera sauvée — si elle doit l’être un jour — par une conscience.

Vant Bèf Info (VBI)


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