Haïti ou l’éternelle transition

Par Wandy CHARLES

Depuis plusieurs décennies, Haïti semble enfermée dans une transition politique permanente. Les gouvernements changent, les accords se succèdent, les calendriers électoraux sont constamment repoussés et les promesses de stabilisation reviennent avec une régularité presque mécanique. Pourtant, la crise, elle, demeure.

Cette impression d’un pays suspendu dans un état provisoire perpétuel n’est pas nouvelle. L’écrivain et chroniqueur Pierre Raymond Dumas l’avait déjà résumé à travers une formule devenue marquante dans le débat public haïtien : « une transition qui n’en finit pas ». Des années plus tard, cette expression continue de résonner avec une troublante actualité.

Depuis la chute de la dictature des Duvalier en 1986, le pays traverse des cycles répétés de ruptures politiques, de gouvernements provisoires, de médiations, de dialogues nationaux et de transitions institutionnelles. Chaque crise devait théoriquement ouvrir la voie à une stabilisation durable. Mais à chaque fois, le pays semble replonger dans de nouvelles incertitudes.

Aujourd’hui encore, les discussions politiques tournent largement autour d’accords, de conseils de transition, de partage de pouvoir, de gouvernance provisoire et de feuille de route électorale. Pendant ce temps, la population continue de faire face à des urgences beaucoup plus concrètes : l’insécurité, les déplacements forcés, l’effondrement économique, la montée de la précarité et la paralysie progressive de plusieurs services essentiels.

Un pays ne peut pas construire durablement son avenir dans un état provisoire permanent. Et le problème fondamental est peut-être là celui-ci. Une transition est censée être un passage. Or, en Haïti, elle donne parfois l’impression d’être devenue un mode de gouvernance.

Et pendant que le pays attend toujours des élections capables de rétablir un minimum de légitimité institutionnelle, les spéculations politiques reprennent déjà de plus belle. Dans plusieurs milieux politiques, des voix évoquent désormais une possible chute prochaine du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, alors même que son administration n’a pas encore réussi à organiser les élections annoncées. Ce simple constat atteste re à quel point la logique de transition semble continuer son petit bonhomme de chemin, comme un cycle politique qui se répète sans véritable sortie durable.

Cette instabilité prolongée produit de lourdes conséquences. Elle fragilise les institutions, ralentit les investissements, alimente la méfiance collective et empêche l’émergence d’une véritable vision nationale à long terme. Car lorsqu’un État fonctionne constamment dans l’urgence, il finit par perdre sa capacité à planifier durablement.

À force de transitions inachevées, une partie de la population semble également développer une forme de fatigue politique. Beaucoup écoutent encore les discours officiels, mais sans véritable conviction. Les promesses de changement suscitent moins d’enthousiasme qu’autrefois. Les appels au dialogue peinent à mobiliser. Comme si le pays s’était progressivement habitué à vivre dans l’attente d’une stabilité qui ne vient jamais.

Ce qui frappe le plus reste peut-être cette impression d’immobilisme national malgré l’accumulation des crises. Pendant que les accords politiques se négocient, les groupes armés étendent leur influence, l’économie ralentit et des milliers de familles continuent de fuir leurs quartiers.

Aucune démocratie ne peut durablement fonctionner sans institutions stables, sans calendrier clair et sans confiance publique. Or, la transition permanente finit précisément par éroder cette confiance. Elle entretient l’idée d’un pays constamment en reconstruction politique, incapable de sortir définitivement de l’incertitude.

Car à force de rester bloqué dans une transition interminable, le risque est grand que le pays finisse par perdre non seulement la stabilité institutionnelle, mais aussi la foi même dans la possibilité du changement.

Vant Bèf Info (VBI)


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