La fuite sans fin d’une population abandonnée
Par Wandy CHARLES
La population court encore. Elle court pour sauver sa vie, pour arracher ses enfants aux rafales, pour éviter de devenir un chiffre de plus dans la longue comptabilité macabre de l’insécurité haïtienne. Dans la Plaine du Cul-de-Sac, comme beaucoup d’autres avant elles, des familles entières ont fui dans la panique. Elles ont brandonné maisons, vêtements, souvenirs et repères, pour trouver refuge sur des places publiques, dans des cours d’école improvisées en camps de fortune, ou simplement au bord des routes. Des femmes enceintes, des vieillards, des nourrissons dorment désormais sous le ciel, avec pour seule certitude la peur du lendemain.

Pendant ce temps, dans l’Artibonite, les massacres s’enchaînent avec une certaine régularité. Des quartiers sont incendiés, réduits à l’état de cendres. Des habitations entières, des plantations disparaissent sous les flammes et les détonations. L’horreur devient routine. La barbarie s’installe dans le quotidien national avec une facilité déconcertante.
Et pourtant, l’État affirme combattre. Forces étrangères après forces étrangères. Déploiements policiers après déploiements policiers. Blindés, drones, unités spécialisées, opérations à grand renfort de communication. Un secrétaire d’État à la sécurité publique a été nommé. Un nouveau directeur général de la PNH pilote, depuis le 8 août 2025 l’institution. Les autorités évoquent des budgets exceptionnels, des stratégies de guerre, des coopérations internationales renforcées.
Mais sur le terrain, la population ne voit toujours pas la différence. Les gangs continuent d’avancer. Ils incendient, kidnappent, imposent leur loi, déplacent des milliers de personnes et contrôlent des portions entières du territoire national. À ce jour, aucun chef de gang majeur n’a véritablement été neutralisé de manière durable. Aucun bastion criminel emblématique n’a été reconquis de façon décisive. L’impression dominante demeure celle d’un État qui subit davantage qu’il ne contrôle.
Alors la question surgit, brutale mais surtout inévitable : pourquoi cela dure-t-il autant ? Comment expliquer qu’après tant d’annonces, tant d’opérations et tant de promesses, les groupes armés semblent toujours conserver l’initiative ? S’agit-il d’une faillite stratégique ? D’un déficit de moyens ? D’un manque de volonté politique ? Ou pire encore : d’un système gangrené par des complicités, des calculs et des intérêts obscurs qui rendent cette crise interminable ?
Le doute s’installe parce que les résultats, eux, tardent à venir. Car une population qui fuit chaque semaine finit inévitablement par s’interroger sur la sincérité et la capacité de ceux qui prétendent la protéger. Lorsque des citoyens voient des bandits défier l’État pendant des années, occuper des axes stratégiques, taxer des territoires, incendier des villes et diffuser leurs propres messages de propagande sans être véritablement démantelés, une perception dangereuse prend forme : celle d’un pouvoir impuissant face à des groupes criminels devenus plus organisés, plus mobiles et parfois même mieux équipés que les forces chargées de les combattre.
Le drame, au-delà des morts et des déplacés, est aussi psychologique. Une nation entière commence à intégrer l’insécurité comme une norme. On apprend à contourner les zones rouges, à négocier avec la peur, à vivre au rythme des crépitements d’armes automatiques. L’anormal devient familier. Et c’est peut-être là la victoire la plus inquiétante des gangs : banaliser la terreur.
Mais un peuple ne peut survivre éternellement dans la fuite. Aucune société ne se construit durablement lorsque les écoles ferment, que les marchés se vident, que les paysans abandonnent leurs terres et que les familles vivent avec un sac prêt pour une prochaine évacuation. L’insécurité ne détruit pas seulement des vies ; elle désintègre progressivement l’idée même de nation.
La grande interrogation demeure alors entière : tout redeviendra-t-il comme avant ? La vérité est qu’Haïti ne retrouvera jamais son équilibre par la simple succession d’annonces spectaculaires ou d’opérations ponctuelles. La reconquête de l’autorité de l’État exige une vision claire, une chaîne de commandement crédible, des institutions épurées des complicités criminelles, une justice fonctionnelle et surtout une volonté politique qui dépasse les slogans.
Sinon, le pays risque de s’enfoncer dans une réalité encore plus dangereuse : celle d’une coexistence forcée et permanente avec des groupes armés devenus des acteurs structurels du paysage national.
Vant Bef Info (VBI)
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