Aux Cayes : quand photographier devient un délit

Il faisait encore calme autour de l’aéroport Antoine Simon des Cayes. Un calme trompeur, presque suspendu, comme souvent dans ces espaces où cohabitent routine administrative et tensions latentes. Téléphone en main, je capturais simplement des clichés de l’infrastructure, sans agitation, sans intrusion, dans une démarche ordinaire pour tout journaliste ou créateur de contenu. Puis, soudain, la rupture.

Cayes, 21 mars 2026.- Un policier m’interpelle. Ton ferme. Regard soupçonneux. Il m’ordonne, sans détour, de supprimer les photos que je venais de prendre. Aucun document officiel présenté. Aucun texte légal évoqué. Juste une « note » dont il ne me montrera jamais la teneur, interdisant, selon lui, toute prise d’image de l’infrastructure.

Commence alors un échange long, tendu, presque irréel. Je tente de comprendre. D’argumenter. L’aéroport est ouvert, accessible. Comment interdire ce qui est exposé au regard public ? Comment demander à un journaliste d’effacer des images sans base légale clairement établie ?

En face, peu de réponses. Ou plutôt une seule : exécuter. Dans ce pays où certains agents se comportent parfois comme s’ils étaient au-dessus des règles qu’ils sont censés faire respecter, la prudence devient un réflexe de survie. J’ai fini par céder. Supprimer quelques clichés. Ceux jugés « inappropriés ». Sans vraiment savoir selon quels critères.

Mais au fond, la question demeure. Les autorités interdisent la prise de photos de certaines parties de l’aéroport, au motif que les travaux ne seraient pas entièrement achevés. Argument fragile. Car le site est bel et bien ouvert. Fonctionnel. Accessible. Et surtout, conçu, réalisé et inauguré par ces mêmes autorités.

Peut-on réellement chercher à dissimuler ce que l’on a soi-même rendu public ? Si critiques il y a, elles ne naissent pas des images. Elles naissent des limites d’une vision, des moyens mobilisés, des choix opérés. Une photographie ne crée pas la réalité. Elle la révèle.

Ce jour-là, j’ai quitté les lieux. Non pas convaincu, mais contraint. Pour éviter de me retrouver en porte-à-faux face à des agents exécutant des consignes qu’ils ne comprennent peut-être pas eux-mêmes. Mais au-delà de cet épisode, une inquiétude persiste. Ces décisions approximatives, ces interdictions floues, ces injonctions sans fondement clair participent à installer un climat de tension inutile. Elles exposent les citoyens, les journalistes, et même les agents eux-mêmes, à des situations susceptibles de dégénérer.

Car à force de confondre autorité et arbitraire, on finit par fragiliser ce que l’on prétend protéger : l’ordre public. Dans un tel contexte, empêcher de voir, empêcher de documenter, empêcher de témoigner… est-ce vraiment la réponse ? Ou est-ce, au contraire, le début d’un problème plus profond ?

Quand documenter devient risqué

Cet épisode, en apparence banal, s’inscrit pourtant dans un contexte plus large. Quelques heures jours plus tard, un avion cargo de la compagnie IBC a percuté la clôture de l’aéroport avant de terminer sa course sur la Route nationale #7. Un incident spectaculaire. D’intérêt public. Qui appelle à être documenté, compris, diffusé.

Sur place, un journaliste et créateur de contenu, connu sous le nom de Aberdjluniverse, a lui aussi sorti son téléphone. Réflexe professionnel. Réflexe citoyen. Résultat : interpellation. Garde à vue. Son « tort » ? Avoir filmé.

Ces deux situations, distinctes mais liées, dessinent une même réalité : celle d’un espace public où regarder devient suspect, documenter devient risqué, informer devient négociable. D’un côté, des citoyens, des journalistes, des créateurs de contenu qui cherchent à témoigner.
De l’autre, des agents chargés d’appliquer des consignes parfois floues, parfois discutables, souvent mal comprises.

Entre les deux : un vide. Un vide juridique. Un vide de communication. Un vide de doctrine. Et dans ce vide, les tensions s’installent.

Le risque d’une dérive silencieuse

Ce qui frappe, au-delà des faits, c’est l’absurdité de certaines décisions. Interdire sans expliquer. Ordonner sans démontrer. Contraindre sans convaincre. Ces pratiques, loin de renforcer l’autorité de l’État, contribuent à l’affaiblir. Car l’autorité ne se décrète pas. Elle se légitime. À force de multiplier les interdictions mal fondées, on crée un climat de méfiance. On banalise l’arbitraire. Et surtout, on ouvre la porte à des incidents que l’on aurait pu éviter. Car aujourd’hui, il s’agit d’un appareil photo. Demain, cela pourrait être bien plus.

Une question simple, une réponse attendue. Dans un pays confronté à des défis majeurs tels que : sécurité, gouvernance, développement ; la transparence ne devrait pas être perçue comme une menace. Elle est, au contraire, une nécessité. Alors une question demeure, simple mais essentielle : peut-on interdire de voir ce qui est déjà exposé au regard de tous ?

Wandy CHARLES

Vant Bef Info (VBI)


Discover more from Vant Bèf Info (VBI)

Subscribe to get the latest posts sent to your email.