Ce que nous avons manqué après le 12 janvier 2010
Par Wandy CHARLES
Le 12 janvier 2010 aurait dû constituer une fracture nette dans l’histoire contemporaine d’Haïti. Non pas seulement une date de deuil et de recueillement, mais un point de bascule, un moment fondateur imposant une refondation lucide de notre manière d’habiter, de gouverner et de penser l’avenir.

Le séisme fut l’un des drames les plus meurtriers que le pays ait connus : des centaines de milliers de morts et de blessés, des infrastructures pulvérisées, des millions de sinistrés et de déplacés livrés à l’urgence et à l’incertitude.
Mais au-delà de la tragédie humaine, des opportunités historiques se sont ouvertes. Il y eut d’abord les fonds colossaux promis et mobilisés pour la reconstruction, chiffrés en milliards de dollars. Il y eut ensuite les ressources issues de PetroCaribe, officiellement destinées au redressement et à la relance économique après le drame. Ces moyens exceptionnels auraient pu poser les bases d’un État relativement moderne, décentralisé, capable de corriger ses vulnérabilités structurelles. Pourtant, seize ans plus tard, le constat est implacable : peu de choses durables ont émergé. À la place d’une reconstruction pensée, cohérente et transformatrice, le pays s’est contenté d’un saupoudrage inefficace, sans vision ni continuité.
La décentralisation aurait pu être amorcée avec audace. Le contexte s’y prêtait : l’argent était là, l’argument était incontestable, l’élan national et international existait. Il était possible de concevoir et de bâtir de nouvelles villes, modernes, planifiées, décentes, dotées de services essentiels et capables de désengorger la capitale. Mais nous avons manqué ce rendez-vous avec l’histoire. Faute de volonté et de rigueur, nous avons reproduit les bidonvilles sous d’autres formes : camps précaires, abris provisoires devenus permanents, zones sans planification ni services. Canaan en est l’illustration la plus crue : l’un des plus vastes bidonvilles du pays, dépourvu d’infrastructures de base, où la misère et l’insalubrité nourrissent l’exclusion sociale et, par ricochet, l’insécurité.
Nous aurions dû construire autrement. Tirer des leçons techniques, urbaines et sociales du désastre. Quelques ingénieurs, urbanistes et citoyens conscients s’y sont employés, mais ils sont restés marginalisés. La majorité, elle, a poursuivi des pratiques dangereuses : construire hors normes, sans permis, sans études, sans respect des règles élémentaires de sécurité. Ainsi, pierre après pierre, nous érigeons nos propres tombeaux. Les autorités locales ferment les yeux, les citoyens banalisent le risque, et la mémoire du séisme s’estompe dans une indifférence coupable. Rien n’a été appris, ou presque.
Le 12 janvier 2010 aurait également dû transformer la manière de gouverner. Il aurait dû imposer à l’État et à ses dirigeants une culture de la planification, de la rationalité et de la responsabilité morale. Gouverner, ce n’est pas improviser ; administrer un pays, ce n’est pas naviguer à vue. C’est anticiper, protéger, organiser, rendre des comptes. Or, seize ans après, l’amateurisme demeure. Les dirigeants se succèdent, souvent insouciants, parfois légers, trop rarement habités par le sens de l’intérêt général et de la cité.
Enfin, nous aurions dû nous préparer à l’inévitable. Haïti est une terre de risques naturels. La répétition des catastrophes n’est pas une hypothèse abstraite, mais une certitude scientifique. Des exercices de simulation auraient dû devenir réguliers. L’éducation aux risques naturels aurait dû être intégrée aux programmes scolaires. Des campagnes nationales de sensibilisation auraient dû apprendre aux citoyens comment se protéger, comment réagir, comment limiter les dégâts. Là encore, l’inaction a prévalu.
Ce que nous avons raté après le 12 janvier 2010 n’est pas seulement une reconstruction matérielle. C’est une occasion de nous réinventer collectivement. Tant que cette leçon ne sera pas pleinement assumée, chaque catastrophe future nous trouvera aussi vulnérables, aussi impréparés, et tout aussi responsables de nos propres échecs.
Vant Bef Info (VBI)
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