Haïti : la criminalisation de l’avortement, une loi qui condamne plus qu’elle ne protège
En Haïti, l’avortement reste illégal, tabou, et souvent pratiqué dans la clandestinité. Pourtant, il est loin d’être rare. Derrière cette interdiction se cachent des réalités tragiques : des femmes en danger, des vies brisées, et un système de santé impuissant face à un besoin pourtant bien réel.

Port au Prince le 19 octobre 2025—
Martha, 18 ans, est enceinte pour la deuxième fois. Elle avait déjà eu recours à une interruption volontaire de grossesse (IVG) sans assistance médicale, en secret, loin du regard de ses parents. Aujourd’hui encore, elle s’apprête à avorter, dans des conditions tout aussi risquées.
Une pratique illégale mais courante
Selon l’enquête EMMUS VI, près de 70 % des femmes haïtiennes n’utilisent aucune méthode de contraception, une donnée préoccupante dans un pays où l’avortement reste criminalisé. D’après l’UNFPA Haïti, 4 % des femmes âgées de 15 à 49 ans ont déjà avorté, le plus souvent dans l’ombre.
Le Code pénal haïtien, dans son article 262, assimile toujours l’avortement à un crime. Une situation qui oblige médecins et patientes à agir dans la clandestinité, parfois avec la complicité de charlatans, au mépris de toutes les règles sanitaires.
Des vies en danger
« À cause de la pénalisation de la procédure, les femmes recourent à des méthodes alternatives d’avortement qui causent des préjudices considérables sur leur santé et leur vie », déplore Pauline Lecarpentier, avocate et secrétaire générale du Bureau des droits humains en Haïti (BDHH). Pour elle, interdire l’IVG revient à nier le droit des femmes à disposer de leur corps.
Hocè Darlyn Guichette, sage-femme et militant pro-choix, a exprimé sur le plateau de l’émission OZE (Vant Bèf Info) son soutien au droit à l’avortement, notamment dans les cas de grossesses non désirées ou de viol. Pour lui, forcer une femme à poursuivre une grossesse non souhaitée est une violence supplémentaire.
Le recours aux méthodes alternatives
En l’absence de cadre légal, des médicaments comme le Cytotec sont largement utilisés, souvent sans ordonnance. Des mélanges à base de plantes médicinales, transmis de manière empirique, sont aussi fréquemment utilisés pour provoquer des avortements, parfois au péril de la vie des patientes.
Chantal Datus Junior, directeur médical à la maternité de l’hôpital Isaïe Jeanty, Léon Audain, rappelle que l’IVG peut être provoquée de manière médicale (par médicaments ou aspiration), mais qu’il existe aussi des avortements spontanés, souvent confondus avec les IVG, causés par des complications médicales ou des facteurs génétiques.
Une réforme incomplète
Le nouveau Code pénal, publié sous le gouvernement de Jovenel Moïse, avait tenté une avancée en encadrant l’avortement dans certains cas, à travers ses articles 328 à 330. Mais pour les organisations féministes, ces conditions restent trop restrictives et ne répondent pas aux réalités vécues par des milliers de femmes.
Dans un contexte socio-économique extrêmement difficile, où la pauvreté, l’insécurité et le manque d’accès aux soins dominent, forcer une femme à mener une grossesse à terme contre son gré, c’est ajouter à sa détresse.
Si l’Église continue de considérer l’avortement comme un péché, la réalité est toute autre pour celles qui, faute de choix, mettent leur vie en jeu. En Haïti, la criminalisation de l’IVG ne sauve pas de vies : elle en détruit.
Wilda Dénestant
Vant bèt info (VBI)
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