Rentrée scolaire à Port-au-Prince : quand l’école devient un luxe

La flambée des coûts, l’insécurité et le déplacement des établissements scolaires fragilisent l’accès à l’éducation
À quelques jours de la rentrée des classes, les familles haïtiennes font face à une équation quasi impossible : payer uniformes, manuels et frais scolaires dans un contexte où les prix s’envolent et où l’insécurité bouleverse les repères. Ce qui, hier encore, relevait d’un effort budgétaire soutenu devient aujourd’hui un luxe hors de portée pour de nombreux parents.

Port-au-Prince, 25 septembre 2025 –

Autrefois, le bas de la ville – rue des Miracles, rue Pavée, Grand-Rue – concentrait tout le commerce lié à la rentrée scolaire. Uniformes, sacs, chaussures et livres, neufs ou d’occasion, s’y négociaient à prix abordables. Mais ces zones, désormais désertées ou occupées par des gangs, ne jouent plus ce rôle vital. « Avant, je pouvais tout acheter à la rue des Miracles. Maintenant, je dois aller jusqu’à Delmas, et c’est plus cher », confie Manouchka, mère de deux enfants. Un commerçant déplacé vers Tabarre confirme : « On a dû changer de zone pour survivre. Mais les loyers ici sont élevés, et ça se reflète sur les prix. »

Une inflation qui écrase les familles

Aujourd’hui, un uniforme complet se vend entre 5 000 et 7 500 gourdes, contre 2 000 à 3 000 gourdes il y a cinq ans. Les manuels scolaires du cycle fondamental, eux, peuvent coûter plus de 12 000 gourdes par enfant. À cette hausse s’ajoutent les frais d’inscription et de transport, encore alourdis par le déplacement des établissements scolaires vers Tabarre, Delmas ou Pétion-Ville.

« La demande est forte, mais notre capacité reste limitée. L’insécurité rend le recrutement et la logistique scolaires très coûteux », explique un directeur d’école privée, qui préfère garder l’anonymat. Les commerçants ne sont pas mieux lotis. Une vendeuse rencontrée à Delmas lance un cri d’alarme : « Nou pa gen chwa, tout bagay vin pi chè. Si yo pa sove lavil la, lekòl pap posib ankò pou ti pèp la. »

L’État tente de réagir

Selon le ministère de l’Éducation nationale (MENFP), plus de 61 000 kits scolaires ont été distribués dans 152 écoles de l’Ouest en août dernier. En parallèle, 185 000 parents ont bénéficié d’une aide financière de 20 000 gourdes. Le Fonds national pour l’éducation identifie 422 écoles vulnérables et révèle que 38 % des enfants interrogés sont déscolarisés, souvent pour des raisons économiques.

Ces chiffres illustrent une réalité dure : même avec des soutiens ponctuels, les coûts liés au déplacement des écoles vers des zones dites « sûres » creusent les inégalités. Les familles les plus pauvres se retrouvent piégées entre la nécessité d’envoyer leurs enfants à l’école et l’impossibilité financière d’y parvenir.

Une école de plus en plus excluante

Face à l’effondrement du centre-ville commercial, à la flambée des prix et au déplacement des institutions scolaires, l’accès à l’éducation devient un privilège réservé à une minorité. Dans un pays où l’école représente l’un des rares leviers d’émancipation, l’inquiétude grandit : que reste-t-il de l’égalité des chances en Haïti ?

Sarah-Lys Jules
Vant Bèf Info (VBI)


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