Trafic d’armes, narcotrafic et gangs : le diagnostic sans concession d’Antoine Michon sur la crise sécuritaire en Haïti
À la veille de son départ d’Haïti, l’ambassadeur de France livre une analyse particulièrement sévère de la situation sécuritaire. Si le diplomate salue les quelques résultats de la Police nationale, il s’inquiète surtout de l’absence de poursuites contre les trafiquants d’armes et de drogue, qu’il considère comme l’une des principales failles de la réponse de l’État face à la criminalité organisée.

Port-au-Prince, 30 juillet 2026.- Durant les années passées à la tête de l’ambassade de France en Haïti, Antoine Michon aura été le témoin de l’une des plus graves détériorations sécuritaires qu’ait connues le pays. Deux ans après le début de sa mission, le diplomate a vu la violence franchir un seuil inédit. Les attaques armées contre des avions commerciaux, qui ont conduit à la suspension des vols à l’aéroport international Toussaint Louverture, restent, selon lui, l’un des épisodes les plus marquants de cette dégradation. « Le pays s’est retrouvé coupé du reste du monde », rappelle-t-il.
Dans le même temps, de vastes portions du Centre, de l’Artibonite et de la région métropolitaine de Port-au-Prince sont progressivement tombées sous le contrôle des groupes armés, illustrant l’ampleur de l’effondrement sécuritaire.
Des premiers résultats encourageants, mais un combat loin d’être gagné
Malgré ce constat préoccupant, Antoine Michon estime que plusieurs actions engagées ces derniers mois commencent à produire des effets. Il cite notamment la mise en place de la Task Force chargée de coordonner les opérations contre les groupes armés ainsi que l’adoption d’une stratégie plus offensive par la Police nationale d’Haïti. Le diplomate salue le travail réalisé sous le commandement du directeur général de la PNH, André Paraison, estimant que cette nouvelle approche a permis d’enrayer, dans plusieurs secteurs, la progression des gangs.
Il évoque également les chiffres avancés par la Police nationale, selon lesquels la part du territoire contrôlé par les groupes armés dans la capitale serait passée d’environ 90 % à 75 %. « C’est un petit progrès », reconnaît-il, tout en soulignant que ces avancées demeurent fragiles et insuffisantes au regard de l’ampleur de la crise.
Des frontières encore trop poreuses
Pour Antoine Michon, la lutte contre les gangs ne pourra produire de résultats durables sans un contrôle beaucoup plus rigoureux des frontières. Le diplomate considère le renforcement de la surveillance des ports, des aéroports et des côtes comme un axe prioritaire. Mais cette ambition se heurte à une difficulté majeure : le manque chronique de personnel. « Il existe un sérieux problème d’effectifs », observe-t-il. Selon lui, les services chargés de contrôler les frontières ne disposent pas des ressources humaines nécessaires pour faire face à l’ampleur des trafics qui alimentent la criminalité.
“Comment autant d’armes peuvent-elles entrer sans qu’il n’y ait de condamnations ?” L’une des critiques les plus fortes formulées par Antoine Michon concerne le trafic d’armes. Le diplomate dit être profondément surpris de constater qu’un pays confronté à une telle explosion de violence continue de voir entrer d’importantes quantités d’armes sans que cela ne débouche sur de véritables enquêtes judiciaires. « Je suis étonné de voir un pays confronté à un tel problème de sécurité et où autant d’armes entrent, sans quasiment jamais d’arrestations ni de condamnations ». Il rappelle que dans les deux principaux pays d’où proviennent ces armes (les États-Unis et la République dominicaine) plusieurs trafiquants ont déjà été poursuivis et condamnés par les tribunaux. En Haïti, en revanche, il déplore l’absence quasi totale de procédures judiciaires visant les réseaux responsables de ces importations illégales. « Le discours consiste souvent à demander ce que font les autres pays pour Haïti. Mais ici, très peu d’efforts sont entrepris contre ceux qui alimentent ces trafics », regrette-t-il.
Le narcotrafic, un danger sous-estimé
Autre sujet d’inquiétude : le trafic de stupéfiants. La France apporte déjà un appui bilatéral aux autorités haïtiennes dans ce domaine, rappelle Antoine Michon. Mais il estime que cette menace demeure largement sous-évaluée dans le débat public. « Le trafic de drogue bénéficie de si peu d’attention, comme si ce n’était pas un problème grave. Pourtant, il constitue l’une des principales causes de cette insécurité devenue incontrôlable. »
En raison de sa position géographique, Haïti est devenue une plateforme stratégique du transit régional de cocaïne. Selon le diplomate, le volume de drogue transitant par le territoire haïtien a considérablement augmenté ces dernières années, parallèlement à la hausse de la production dans plusieurs pays de la région. Là encore, il pointe les mêmes faiblesses structurelles. Les services spécialisés manquent d’effectifs. Très peu d’affaires sont transmises aux tribunaux. Les arrestations demeurent limitées. Les condamnations sont rarissimes. Pour Antoine Michon, cette faiblesse judiciaire favorise l’enracinement durable des organisations criminelles.
Sans justice, la bataille contre les gangs restera inachevée
Au terme de son analyse, le diplomate insiste sur un point essentiel : la lutte contre les groupes armés ne peut pas reposer uniquement sur les opérations policières. Aussi efficaces soient-elles, les interventions de la PNH ne suffiront pas si elles ne sont pas relayées par une justice capable d’identifier, poursuivre et condamner les responsables des trafics qui financent les gangs.
Pour Antoine Michon, la sécurité d’Haïti ne se jouera pas seulement dans les quartiers contrôlés par les groupes armés, mais aussi dans les ports, aux frontières, dans les tribunaux et au sein des institutions chargées de démanteler les réseaux criminels qui alimentent quotidiennement la violence.
Wandy CHARLES
Vant Bef Info (VBI)
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