« Personne ne viendra sauver Haïti »

Par Wandy CHARLES

Les mots prononcés par Henry T. Wooster au moment de quitter Haïti ont la rudesse des vérités que l’on préfère souvent contourner. Ils ne sont ni entièrement nouveaux ni particulièrement confortables. Pourtant, dans un pays habitué à attendre de l’extérieur le déclic qui changera son destin, ils méritent d’être entendus sans déformation, sans indignation de circonstance et sans complaisance.

« Personne ne veut le malheur d’Haïti ou ne s’en réjouit », a affirmé le diplomate américain. Cette déclaration vise d’abord à déconstruire une conviction profondément installée dans une partie de l’opinion publique : celle d’une communauté internationale qui travaillerait méthodiquement à l’effondrement du pays.

Il serait naïf de croire que les puissances étrangères n’ont aucun intérêt en Haïti, qu’elles n’y commettent aucune erreur ou qu’elles ont toujours agi avec cohérence et désintéressement. L’histoire récente du pays est jalonnée d’ingérences, de décisions contestables, de soutiens accordés à des dirigeants défaillants et de politiques internationales dont les résultats se sont révélés désastreux.

Mais reconnaître ces responsabilités ne peut servir d’alibi permanent à l’inaction nationale. Les échecs de l’étranger n’effacent pas ceux des dirigeants haïtiens. Les fautes de la communauté internationale ne peuvent excuser la corruption, l’impunité, le pillage des ressources publiques, l’effondrement des institutions ou la complaisance entretenue avec les groupes armés.

C’est ici que la seconde déclaration de Henry Wooster prend tout son sens : personne ne viendra sauver Haïti. La communauté internationale peut accompagner, financer, conseiller, sanctionner, former des policiers, soutenir des programmes humanitaires ou contribuer au renforcement des institutions. Elle peut aider, mais elle ne peut pas vouloir le changement à la place des Haïtiens.

Le redressement du pays devra nécessairement être une œuvre nationale.

Cette vérité est difficile à accepter, car elle retire à chacun le confort de désigner exclusivement un coupable extérieur. Elle oblige les responsables politiques à répondre de leurs décisions. Elle interpelle le secteur privé, souvent accusé d’entretenir des relations ambiguës avec le pouvoir et certains réseaux criminels. Elle engage la société civile, les médias, les universités, les églises et chaque citoyen.

Vouloir le changement ne consiste pas seulement à dénoncer. Cela suppose de rompre avec les pratiques qui nourrissent la crise : la corruption banalisée, le favoritisme, la fraude, la violence politique, l’achat des consciences, le mépris de la loi et la recherche permanente de solutions individuelles à des problèmes collectifs.

À cette exigence de responsabilité s’ajoute une autre réalité évoquée par le diplomate : le trafic d’armes pourra être limité, mais probablement pas totalement éradiqué.

Cette déclaration peut sembler choquante dans un pays où les armes illégales alimentent quotidiennement les massacres, les enlèvements, les déplacements forcés et l’extension territoriale des gangs. Elle traduit pourtant un constat opérationnel : aucun dispositif frontalier ou maritime ne peut garantir l’interception de toutes les armes introduites clandestinement dans un territoire.

Mais l’impossibilité d’éliminer complètement le trafic ne doit jamais conduire à la résignation. Réduire significativement les flux d’armes, identifier les fournisseurs, démanteler les réseaux financiers, contrôler les ports, renforcer les douanes et poursuivre les commanditaires locaux constitueraient déjà une avancée majeure.

La question fondamentale demeure cependant entière : comment ces armes arrivent-elles en si grand nombre dans un pays qui ne les fabrique pas ? Qui finance leur achat ? Qui facilite leur entrée ? Qui les distribue ? Qui protège les réseaux impliqués ?

Le trafic d’armes n’est pas uniquement un problème de frontières. Il est aussi le produit d’un système de complicité, de corruption et d’impunité. Tant que les bénéficiaires économiques et politiques de la violence resteront hors d’atteinte, les opérations de saisie ne traiteront que les symptômes de la crise.

Enfin, Henry Wooster a reconnu ne pas être satisfait de sa mission, parce que beaucoup de choses n’ont pas été réalisées. Cet aveu mérite d’être souligné. Les diplomates dressent généralement des bilans prudents, faits de progrès modestes, de partenariats renforcés et d’espoirs renouvelés. Dire son insatisfaction revient à reconnaître l’écart persistant entre les moyens engagés, les promesses formulées et les résultats obtenus.

Cette insatisfaction ne devrait toutefois pas être celle du seul diplomate américain. Elle doit être celle de tout un pays. Comment être satisfait lorsque des territoires entiers échappent encore au contrôle de l’État ? Comment l’être quand des milliers de familles vivent dans des camps de déplacés, que des écoles ferment, que des entreprises disparaissent et que des routes nationales restent sous la domination de groupes armés ? Comment parler de progrès réel lorsque la justice demeure faible, que les institutions sont contestées et que la confiance des citoyens est presque entièrement détruite ?

La conférence de départ de Henry Wooster n’a donc pas seulement présenté le bilan d’une mission diplomatique. Elle a renvoyé Haïti à ses contradictions, à ses dépendances et surtout à ses responsabilités.

Il n’existe aucun sauveur extérieur. Il n’existe pas non plus de raccourci institutionnel ou de solution miraculeuse. La communauté internationale peut contribuer à créer des conditions favorables, mais elle ne peut pas fabriquer une volonté nationale, imposer une culture de responsabilité ou reconstruire durablement un État sans l’engagement de ceux qui doivent le diriger et le servir.

Haïti ne sera pas sauvée par les discours, les conférences internationales ou les changements de diplomates. Elle commencera à se relever lorsque les Haïtiens décideront collectivement que l’effondrement n’est plus acceptable, que l’impunité n’est plus négociable et que l’intérêt national doit enfin primer sur les ambitions individuelles.

Personne ne viendra sauver Haïti. Mais cela ne signifie pas qu’Haïti est condamnée. Cela signifie simplement que son avenir dépendra d’abord de sa propre capacité à vouloir, organiser et construire le changement.

Vant Bef Info (VBI)


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