Haïti : des enfants détenus jusqu’à huit ans sans comparaître devant un juge, alerte l’ONU
Certains enfants privés de liberté en Haïti auraient passé jusqu’à huit années en détention sans avoir été présentés devant un juge. Cette révélation, faite devant le Conseil de sécurité des Nations unies, met en lumière les graves dysfonctionnements de la justice pour mineurs, la prolongation excessive de la détention préventive et la surpopulation préoccupante du CERMICOL.

New York, 24 juillet 2026.- La situation des enfants privés de liberté en Haïti inquiète fortement les Nations unies. Lors d’une réunion du Conseil de sécurité consacrée à la crise haïtienne, Vanessa Frazier, représentante spéciale du secrétaire général de l’ONU pour les enfants et les conflits armés, a révélé que certains mineurs lui avaient confié avoir passé jusqu’à huit ans en détention sans jamais comparaître devant un juge.
La responsable onusienne s’appuie sur les observations faites lors de sa visite officielle en Haïti, en mai 2026. Elle s’était notamment rendue au Centre de rééducation des mineurs en conflit avec la loi (CERMICOL), situé à Port-au-Prince.
Selon elle, certains enfants y seraient maintenus depuis plusieurs années sans inculpation formelle, sans jugement et parfois même sans avoir été entendus par une autorité judiciaire.
Vanessa Frazier a qualifié cette situation d’inacceptable. Elle a demandé aux autorités haïtiennes d’examiner rapidement tous les dossiers des enfants privés de liberté et de procéder à leur libération lorsque leur maintien en détention ne respecte pas les normes internationales relatives à la justice des mineurs.
Le CERMICOL, un centre pour mineurs devenu un espace carcéral surchargé
Le CERMICOL avait été créé pour accueillir environ une centaine d’enfants en conflit avec la loi. Pourtant, lors de la visite de la représentante de l’ONU, l’établissement abritait près de 600 détenus, dont moins d’une centaine de mineurs.
La majorité des occupants étaient donc des adultes transférés dans une structure initialement destinée à la protection, à la rééducation et à la réinsertion des enfants.
Cette situation est notamment liée aux attaques armées contre plusieurs prisons de la région métropolitaine de Port-au-Prince. Après les évasions massives et la fermeture de certains établissements pénitentiaires, des détenus adultes ont été transférés au CERMICOL, modifiant profondément la vocation première du centre.
En mars 2026, le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH) avait recensé 719 détenus dans cet établissement : 475 hommes, 142 femmes, 87 garçons mineurs et 15 filles mineures.
Parmi eux, seulement 23 personnes avaient été condamnées. Les autres se trouvaient en détention préventive.
Les chiffres du RNDDH et ceux communiqués par Vanessa Frazier ne correspondent pas totalement, puisqu’ils proviennent de périodes différentes. Cependant, ils révèlent une même réalité : un établissement surpeuplé, détourné de sa mission initiale et incapable d’offrir aux mineurs un cadre adapté à leur protection et à leur réinsertion.
L’arrivée massive d’adultes a également réduit les espaces réservés aux enfants. D’après le RNDDH, d’anciennes salles de classe ont été transformées en cellules, tandis que certains espaces de récréation ont perdu leur usage initial.
Les mineurs sont désormais confinés dans des zones limitées afin de maintenir une séparation minimale avec les détenus adultes.
Une crise judiciaire ancienne aggravée par l’insécurité
La détention prolongée des enfants en Haïti n’est pas un phénomène récent. Selon l’UNICEF, près de 80 % des mineurs détenus dans les prisons haïtiennes n’ont jamais été jugés ni condamnés.
L’organisation considère d’ailleurs la réduction de la détention préventive prolongée comme une priorité dans son programme consacré à la justice pour enfants.
En 2023, William O’Neill, expert indépendant des Nations unies sur la situation des droits humains en Haïti, avait déjà constaté que 99 % des mineurs détenus au CERMICOL n’avaient pas été condamnés.
Certains avaient passé plusieurs années en détention pour des faits relativement mineurs, sans avoir comparu devant un juge.
La crise sécuritaire a depuis aggravé les faiblesses d’un système judiciaire déjà fragilisé. Plusieurs tribunaux fonctionnent difficilement, des dossiers judiciaires ont été détruits ou égarés, tandis que les transferts de détenus deviennent de plus en plus complexes.
Toutefois, Vanessa Frazier rappelle que l’absence d’un dossier judiciaire ne peut justifier le maintien indéfini d’un enfant en prison.
La privation de liberté doit rester une mesure exceptionnelle, appliquée en dernier recours et limitée à la période la plus courte possible.
Les enfants associés aux gangs considérés comme des victimes
La représentante de l’ONU a également insisté sur le fait que les enfants associés aux groupes armés doivent être considérés avant tout comme des victimes de recrutement et d’exploitation.
En 2025, les Nations unies ont recensé 2 088 violations graves commises contre 1 661 enfants en Haïti, dont 892 cas de recrutement ou d’utilisation par des groupes armés.
Par ailleurs, plus de 570 enfants interceptés lors d’opérations sécuritaires ont été confiés à des organismes civils de protection dans le cadre d’un protocole conclu entre les autorités haïtiennes et les Nations unies.
Cependant, son application demeure inégale et nécessite une meilleure coordination entre la Police nationale d’Haïti, la justice, l’Institut du bien-être social et de recherches (IBESR) et les partenaires internationaux.
Les révélations faites devant le Conseil de sécurité dépassent donc la question des conditions carcérales. Elles illustrent les profondes défaillances d’un système judiciaire chargé de protéger les mineurs.
Dans un pays où les enfants sont déjà exposés aux violences armées, aux enlèvements, aux déplacements forcés et à la déscolarisation, leur maintien en détention pendant plusieurs années sans décision judiciaire constitue une atteinte supplémentaire à leurs droits fondamentaux.
La réponse ne peut pas se limiter au désengorgement du CERMICOL. Elle doit passer par le rétablissement d’une véritable justice pour mineurs, l’examen rapide des dossiers en attente et le recours aux mesures alternatives à la détention.
Came Stefada Poulard
Vant Bèf Info (VBI)
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