Du territoire perdu au territoire électoralement perdu : le nouveau défi du CEP
Et si les « territoires perdus » d’Haïti étaient en train de devenir des « territoires électoralement perdus » ? La question s’impose à l’approche des élections prévues en décembre 2026. Le choix du Conseil électoral provisoire (CEP) d’écarter, à ce stade, plusieurs communes de l’Ouest de son dispositif d’inscription soulève une interrogation plus grave que celle de la simple logistique électorale : jusqu’où l’État haïtien est-il encore capable d’exercer son autorité ?

Des citoyens présents, mais exclus du processus
Fonds-Verrettes, Ganthier, Thomazeau, Cornillon et Fond-Parisien figurent parmi les zones citées comme ne disposant pas de centres d’inscription. Pourtant, leurs habitants demeurent des citoyens haïtiens et ces territoires font partie du découpage électoral. Peut-on organiser des élections générales en laissant certaines populations à l’extérieur du processus d’inscription ? Le droit de vote ne devrait pas dépendre de la capacité de l’État à sécuriser une commune.
L’insécurité redessine-t-elle la République ?
Le CEP peut invoquer des contraintes sécuritaires pour expliquer ses choix. Mais cette justification révèle un paradoxe inquiétant : si l’insécurité détermine les endroits où l’État peut installer ses institutions électorales, les groupes armés ne sont-ils pas en train de redessiner, de fait, la géographie politique du pays ?Une route contrôlée par un gang limite la circulation. Une commune inaccessible aux institutions électorales limite désormais la participation démocratique.
De « territoires perdus » à « territoires électoralement perdus »
En 2023, l’ancienne ministre de la Justice et de la Sécurité publique, Emmelie Prophète, avait utilisé l’expression « territoires perdus » pour décrire des zones échappant au contrôle de l’État. Aujourd’hui, cette formule prend une dimension nouvelle. Un territoire n’est-il pas aussi perdu lorsque ses citoyens ne peuvent plus accéder normalement aux institutions chargées de garantir leurs droits politiques ? Le terme « territoire électoralement perdu » n’est pas juridique, mais il décrit une réalité politique qui mérite d’être interrogée.
Le CEP doit répondre
Le CEP n’est pas une force de sécurité et ne peut pas, seul, reprendre les zones contrôlées par les gangs. Mais il doit expliquer clairement comment les citoyens concernés pourront s’inscrire et participer au scrutin. Quelle solution pour ceux qui ne peuvent pas accéder aux centres existants ? Les contraintes sécuritaires ne doivent pas se transformer en exclusion électorale permanente.
Le danger d’une démocratie à deux vitesses
Le risque est de créer une Haïti où certains citoyens disposent d’un accès normal au processus électoral tandis que d’autres doivent franchir des obstacles extraordinaires pour exercer le même droit. Une démocratie peut-elle être crédible si sa géographie est déterminée par l’insécurité ? Même si le CEP ne reconnaît pas officiellement des « territoires perdus », son dispositif doit éviter de donner l’impression que certaines populations sont devenues électoralement secondaires.
Plus qu’une élection, un test pour l’État
Le débat dépasse donc largement l’organisation du scrutin. Il touche à la capacité de l’État à garantir l’égalité des citoyens devant les institutions. Si l’État veut reconquérir les territoires perdus, il doit aussi y rétablir l’administration, les services publics et les mécanismes de participation démocratique. Reprendre un territoire, c’est aussi permettre à ses habitants de voter.
La question qui dérange
Je suis originaire de Fonds-Verrettes et j’envisage de me présenter à la députation pour la circonscription de Fonds-Verrettes-Ganthier. Mais ma candidature est secondaire. L’enjeu véritable est le citoyen. Je refuse une Haïti où le lieu de résidence détermine la capacité à exercer ses droits politiques. En 2026, le choix est simple : accepter que l’insécurité dessine progressivement les frontières de notre démocratie, ou créer les conditions pour que l’État puisse de nouveau atteindre chaque citoyen. Organiserons-nous seulement des élections, ou commencerons-nous enfin à reconstruire la République ?
Gilbert Cicéron
Journaliste, analyste politique et écrivain
Vant Bèf Info (VBI)
Discover more from Vant Bèf Info (VBI)
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
