Santé mentale des policiers en Haïti : l’urgence pour la PNH
Après plusieurs drames au sein de la communauté policière, un psychologue plaide pour une meilleure prise en charge des agents de la Police nationale d’Haïti (PNH). Le Haut État-major est appelé à faire du soutien psychologique une priorité institutionnelle.

PORT-AU-PRINCE, 11 octobre 2026 (VBI) — Ils partent en service avec l’obligation de protéger des vies, parfois au péril de la leur. Ils affrontent des hommes armés, traversent des zones dangereuses, assistent à des scènes traumatisantes et ignorent s’ils rentreront chez eux à la fin de la journée. Pourtant, derrière l’uniforme, les policiers haïtiens restent des êtres humains, capables de souffrir et d’avoir besoin d’aide.
Dans un pays où l’insécurité s’est installée dans le quotidien et où les affrontements armés imposent une pression constante aux forces de l’ordre, une question mérite d’être posée : qui veille sur la santé mentale de ceux qui veillent sur la population ? Elle touche à la dignité des policiers, à la protection de leurs familles, au fonctionnement de la PNH et à la capacité de l’État à prendre soin de ceux à qui il confie une mission éprouvante.
Policiers : quand le courage impose le silence
Dans l’imaginaire collectif, le policier doit être fort : tenir sous les tirs, garder son sang-froid et poursuivre sa mission malgré la fatigue, la peur et les pertes humaines. Cette image laisse peu de place à une réalité fondamentale : un uniforme ne supprime ni les émotions ni les limites humaines.
Un policier peut affronter un groupe armé tout en peinant à supporter le poids d’un traumatisme. Il peut continuer à servir après la mort d’un collègue, tout en portant en mémoire les images de cette disparition. Il peut rassurer sa famille et afficher un visage serein alors qu’il traverse une profonde détresse.
Le problème commence lorsque cette souffrance devient impossible à exprimer. Par peur d’être jugés, considérés comme faibles ou incompris, certains agents peuvent hésiter à demander de l’aide. D’autres banalisent leur épuisement, jusqu’à ce qu’il affecte leur sommeil, leurs relations familiales, leur comportement ou leur capacité à exercer leur métier.
Le silence d’un policier en difficulté ne signifie pas qu’il va bien, et son courage ne doit jamais servir de prétexte pour ignorer sa souffrance.
Traumatismes répétés et stress chronique : l’alerte d’un psychologue
Invité de l’émission Panel Magik, le mercredi 7 octobre 2026, le psychologue Pascal Néry Jean-Charles, vice-président de l’Association haïtienne de psychologie, a plaidé pour une meilleure prise en charge psychologique des policiers et des militaires.
Selon lui, ces professionnels sont régulièrement exposés à des événements traumatisants. S’y ajoutent des horaires irréguliers, des services de jour comme de nuit, le manque de sommeil, des équipements parfois inadaptés aux menaces rencontrées et une insécurité qui ne s’arrête pas nécessairement à la fin du service. Certains agents circulent eux-mêmes dans des zones à risque, s’inquiètent pour leurs proches et peuvent être pris pour cible en raison de leur profession.
Cette accumulation de pressions peut favoriser un stress chronique et des troubles psychologiques nécessitant une prise en charge professionnelle. Non traités, les traumatismes peuvent aussi affecter la vie familiale et sociale des agents. Pour le spécialiste, l’enjeu est de reconnaître cette vulnérabilité et d’offrir aux policiers un accompagnement adapté, plutôt que de se contenter de leur demander de tenir bon.
Des drames qui appellent à la prévention
Plusieurs événements récents ont ravivé le débat au sein de la communauté policière. En juillet, deux policiers ont été retrouvés morts à Delmas en moins de 24 heures, dans des circonstances rapportées comme des suicides. Le syndicat SPNH-17 avait alors appelé au renforcement des services de soutien psychologique de la PNH.
Le 3 octobre, à Delmas 33, le policier Luc André Dossous aurait tué sa conjointe, la policière Magalie Augustin, ainsi que leur fille de 11 mois, avant de se donner la mort. Les circonstances exactes et les causes de ce drame restent à établir.
Ces événements ne permettent pas, à eux seuls, d’attribuer les faits à un problème de santé mentale : toute conclusion exige des éléments vérifiés. Ils rappellent toutefois que la prévention, le repérage des signes de détresse et l’accès à une aide appropriée ne doivent pas être négligés. Derrière ces drames, des familles sont en deuil, des enfants perdent leurs parents et des collègues sont confrontés à des événements traumatisants.
Parler de santé mentale uniquement après un drame, c’est toujours intervenir après que des vies ont été bouleversées. La prévention consiste à agir avant l’irréparable.
Haut État-major de la PNH : protéger aussi la santé psychologique des agents
La sécurité des policiers ne peut se résumer à leur déploiement, à leur équipement ou à leur préparation opérationnelle. Elle doit aussi intégrer leur santé psychologique, leur récupération après les événements traumatisants et leur accès à un accompagnement professionnel. Cela suppose des mesures concrètes et des ressources adaptées :
- la création ou le renforcement de cellules d’accompagnement psychologique accessibles aux policiers ;
- des interventions après les opérations particulièrement éprouvantes ;
- un suivi approprié pour les agents qui en ont besoin ;
- la formation des responsables hiérarchiques à reconnaître les signes de détresse et à orienter rapidement un agent vers les services appropriés.
Le psychologue Pascal Néry Jean-Charles préconise justement des interventions après les incidents graves. Dans certains pays, rappelle-t-il, les agents peuvent bénéficier d’une évaluation psychologique avant de reprendre le terrain après un événement particulièrement traumatisant. Une telle démarche devrait être adaptée aux réalités haïtiennes, confiée à des professionnels qualifiés et menée dans le respect de la confidentialité et des exigences de sécurité.
La PNH gagnerait aussi à développer une culture institutionnelle où demander de l’aide n’est ni une honte ni un motif de marginalisation professionnelle. Confidentialité, confiance et absence de stigmatisation sont indispensables pour encourager les policiers à parler de leurs difficultés.
Santé mentale en Haïti : un manque criant de spécialistes
Les ressources en santé mentale restent limitées dans le pays. Selon Pascal Néry Jean-Charles, environ 300 psychologues sont inscrits à l’Association haïtienne de psychologie. Les données sur le nombre de psychiatres ne sont pas actualisées, mais, rappelle-t-il, ils étaient à une certaine période moins d’une vingtaine pour l’ensemble du pays. Ces chiffres, tels que rapportés par le psychologue, illustrent les difficultés d’accès aux soins spécialisés.
Face à cette réalité, la PNH et les Forces armées d’Haïti gagneraient à travailler avec les associations professionnelles, les établissements de santé et les institutions compétentes pour développer des services accessibles aux agents et, lorsque c’est approprié, à leurs familles.
Le psychologue signale par ailleurs une ligne d’accompagnement, le +509 2919 9000, présentée comme permettant des appels anonymes et confidentiels. Aussi utile soit-elle, une ligne téléphonique ne remplace pas une politique institutionnelle durable : il faut des professionnels disponibles, des procédures claires, un suivi dans le temps et des moyens suffisants.
Un policier n’est pas seulement un uniforme
Le policier que la population voit patrouiller est aussi celui qui retrouve ses enfants après le service, s’inquiète pour ses parents, affronte des difficultés économiques et peut être profondément affecté par la perte d’un collègue. Il a le droit d’être fatigué, d’être bouleversé par une scène de violence et de demander un soutien professionnel sans avoir à justifier sa souffrance devant toute une institution.
Reconnaître cette réalité ne diminue en rien l’autorité de la police. Elle permet au contraire de mieux répondre aux exigences d’un métier où la maîtrise de soi et le discernement sont essentiels. La société doit aussi rompre avec les moqueries et les préjugés qui associent encore les difficultés psychologiques à la faiblesse ou à la honte.
Passer des paroles aux actes
Il ne suffit plus de reconnaître l’importance de la santé mentale après chaque tragédie : il faut l’inscrire durablement dans l’organisation, la formation et le fonctionnement de la PNH. Ces mesures ne peuvent garantir qu’aucun drame ne surviendra, mais elles peuvent aider à mieux détecter la détresse, à faciliter l’accès aux soins et à éviter que des agents restent seuls face à leur souffrance.
Il ne s’agit ni de chercher des coupables sans preuves, ni d’expliquer chaque tragédie par un seul facteur, mais de tirer les leçons nécessaires et de donner à la prévention la place qu’elle mérite. Un policier ne devrait pas avoir à atteindre le point de rupture pour que son institution reconnaisse qu’il avait besoin d’aide.
Au Haut État-major de la PNH, aux responsables des Forces armées d’Haïti et aux autorités concernées, le message est clair : ceux qui risquent leur vie pour protéger la population méritent eux aussi d’être protégés, écoutés et accompagnés. Lorsqu’une institution prend soin de ses agents, elle ne fait pas preuve de faiblesse : elle assume pleinement sa responsabilité.
Il est temps que la santé mentale des policiers haïtiens cesse d’être une urgence évoquée après les drames pour devenir une priorité avant qu’ils ne surviennent.
Alfailly Junior Pierre
Vant Bèf Info
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