Kenscoff : après des centaines de morts, la commune est-elle en train de devenir un territoire perdu ?
Une nouvelle nuit de violence a ensanglanté Kenscoff. Dans la nuit du dimanche 23 au lundi 24 août 2026, des hommes armés ont attaqué plusieurs secteurs de la commune, incendié des maisons et tué des habitants. Des familles ont également cherché refuge dans une église prise pour cible par les assaillants.

Kenscoff, 24 août 2026.— Le maire de Kenscoff, Jean Massillon, a confirmé à Reuters qu’au moins 30 personnes avaient été tuées. Le bilan demeure provisoire. Joint par l’Associated Press, l’édile a expliqué que les difficultés d’accès et les problèmes de communication ne permettaient pas encore d’établir un bilan définitif. Des habitants et des sources locales font état d’un nombre de victimes plus élevé.
Cette nouvelle attaque n’est toutefois pas un épisode isolé.
Depuis janvier 2025, Kenscoff est régulièrement ciblée par des groupes armés affiliés à la coalition Viv Ansanm. Massacres, incendies, enlèvements, violences sexuelles et déplacements forcés se succèdent dans cette commune montagneuse qui domine Pétion-Ville et constitue un axe stratégique vers le Sud.
En dix-neuf mois, Kenscoff a ainsi connu plusieurs vagues d’attaques meurtrières. Une question s’impose désormais : la commune est-elle en train de devenir un territoire perdu pour l’État ?
Un bilan humain qui ne cesse de s’alourdir
La première grande offensive contre Kenscoff a commencé le 27 janvier 2025.
Pendant plus de deux mois, les groupes armés ont attaqué plusieurs localités de la commune. Des hommes, des femmes et des enfants ont été exécutés dans leurs maisons. D’autres ont été abattus sur les routes et les sentiers alors qu’ils tentaient de fuir. Des corps ont ensuite été brûlés, selon le rapport conjoint du Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH) et du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) publié le 7 avril 2025.
Entre le 27 janvier et le 27 mars 2025, les Nations unies ont recensé 262 morts et 66 blessés dans les attaques visant Kenscoff et certaines zones de Carrefour. Parmi les personnes tuées, 115 étaient des membres de la population et 147 des membres de groupes armés. Quatre membres des forces de sécurité ont également été tués et quatre autres blessés.
Le bilan humanitaire était tout aussi lourd : plus de 3 000 personnes avaient fui leur domicile et environ 200 maisons avaient été détruites ou incendiées, selon le BINUH et le HCDH.
Ces chiffres des Nations unies permettent de mesurer l’ampleur de la première campagne. Ils ne constituent toutefois pas le bilan total de toutes les violences commises à Kenscoff depuis 2025.
Dès février 2025, la Fondasyon Je Klere (FJKL) avait, pour sa part, estimé à plus de 150 le nombre de personnes assassinées entre le 27 et le 30 janvier. Cette estimation, fondée notamment sur des témoignages recueillis auprès d’habitants, était alors supérieure aux premiers chiffres disponibles.
Janvier 2025 : la première offensive
L’attaque du 27 janvier 2025 marque le début d’une nouvelle phase dans l’expansion des groupes armés vers les hauteurs de la capitale.
Les assaillants avaient ciblé notamment Belot, Bois-Major, Bongard, Carrefour Bête et Furcy. Selon le rapport de l’ONU, les groupes criminels cherchaient à étendre leur contrôle territorial et à prendre position sur des axes stratégiques.
Le rapport fait également état de violences sexuelles contre des femmes et des filles. Au moins sept femmes et filles ont été violées au cours de cette période, selon les données citées par les Nations unies.
La réponse des forces de sécurité a également été mise en cause.
Selon l’enquête du BINUH et du HCDH, lors de la première attaque, les forces de sécurité disposaient d’informations sur la menace, mais leur intervention est intervenue plusieurs heures après le début de l’offensive. L’ONU a évoqué des problèmes de coordination et l’absence de mesures suffisantes pour prévenir l’attaque ou permettre un déploiement rapide des unités spécialisées.
Une offensive qui ne s’arrête pas
La violence ne s’est pas limitée aux premiers jours de janvier.
Les attaques se sont poursuivies en février et en mars 2025 dans plusieurs localités de Kenscoff. Des maisons ont été pillées et incendiées. Des habitants ont été tués, d’autres ont été contraints de fuir.
Le rapport du BINUH et du HCDH décrit une stratégie visant à semer la panique au sein de la population et à favoriser l’expansion territoriale des groupes armés.
La FJKL avait déjà dénoncé, dès février 2025, l’ampleur des violences et l’insuffisance de la réponse des autorités. Son enquête faisait état de plus de 150 personnes tuées lors de la première phase de l’offensive.
Juillet 2026 : une nouvelle vague meurtrière
Plus d’un an après l’offensive initiale, Kenscoff est de nouveau frappée.
Entre le 4 et le 9 juillet 2026, des groupes armés ont mené plusieurs attaques à Kenscoff et dans des zones voisines de Pétion-Ville.
Le porte-parole du secrétaire général de l’ONU, Stéphane Dujarric, a indiqué que les Nations unies avaient été informées de la mort d’au moins 61 personnes, dont 14 enfants. Les victimes auraient été tuées dans leurs maisons, sur les routes ou alors qu’elles tentaient de fuir.
Cette nouvelle offensive a également provoqué un déplacement massif de population.
Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), les violences survenues dans la nuit du 4 au 5 juillet ont entraîné le déplacement de 5 840 personnes, soit 1 836 ménages.
La commune avait donc déjà connu plusieurs vagues de déplacement depuis le début de l’offensive de 2025.
Août 2026 : les gangs frappent le cœur de Kenscoff
L’attaque des 23 et 24 août constitue une nouvelle alerte.
Cette fois, les groupes armés ont atteint des secteurs du centre de Kenscoff. Des maisons ont été incendiées et plusieurs habitants ont été tués. Une église où des familles avaient trouvé refuge a également été prise pour cible, selon des témoignages rapportés par l’Associated Press.
Le maire Jean Massillon a confirmé au moins 30 morts à Reuters.
Mais l’édile a également reconnu qu’il était impossible, dans l’immédiat, de déterminer le bilan définitif. Les difficultés d’accès aux zones touchées et les problèmes de communication compliquent le travail de décompte des victimes.
L’AP rapporte par ailleurs le témoignage d’un agriculteur de 41 ans qui affirme avoir perdu 14 proches au cours de l’attaque. Le nombre de personnes portées disparues reste également inconnu.
Des centaines de morts, mais pas encore de bilan global
Les chiffres disponibles montrent l’ampleur de la tragédie, mais ils doivent être utilisés avec prudence.
La seule séquence documentée par le BINUH et le HCDH entre janvier et mars 2025 avait fait 262 morts, dont 115 civils. Les attaques de juillet 2026 ont ensuite fait au moins 61 morts, selon les Nations unies, dans des zones de Kenscoff et de Pétion-Ville. Le dernier assaut a fait au moins 30 morts, selon le maire de Kenscoff cité par Reuters.
Ces chiffres ne peuvent toutefois pas être additionnés pour produire un bilan définitif des victimes civiles de Kenscoff. Les périmètres géographiques des différents rapports ne sont pas toujours identiques et le bilan de certaines attaques demeure incomplet.
Une chose est néanmoins établie : les violences ont déjà fait plusieurs centaines de morts dans les principales séquences documentées depuis janvier 2025.
À cela s’ajoutent des dizaines de blessés et plusieurs milliers de personnes déplacées.
Une population déplacée à plusieurs reprises
La violence ne se mesure pas seulement au nombre de morts.
Plus de 3 000 personnes avaient déjà fui Kenscoff au cours de la première campagne documentée par l’ONU.
En juillet 2026, l’OIM a enregistré 5 840 nouveaux déplacés à la suite des attaques armées.
Il serait toutefois incorrect d’additionner mécaniquement ces chiffres. Certaines familles ont pu être déplacées à plusieurs reprises.
Le phénomène est néanmoins révélateur : une partie de la population de Kenscoff vit désormais dans la peur de devoir abandonner à nouveau son domicile.
Pourquoi Kenscoff est-elle si stratégique ?
La violence qui frappe Kenscoff ne peut être analysée uniquement sous l’angle criminel.
La commune occupe une position stratégique dans les hauteurs de Port-au-Prince. Son contrôle permet d’exercer une pression sur Pétion-Ville et sur des axes reliant la région métropolitaine au Sud du pays.
C’est précisément ce caractère stratégique que soulignait déjà le rapport du BINUH et du HCDH en 2025 : les attaques s’inscrivaient dans une dynamique d’expansion et de contrôle territorial.
Kenscoff est également une zone agricole importante pour l’approvisionnement de la région métropolitaine.
Lorsque les agriculteurs fuient, que les routes deviennent impraticables et que les exploitations sont abandonnées, les conséquences dépassent donc largement les limites administratives de la commune.
Kenscoff est-elle en train de devenir un « territoire perdu » ?
Le terme mérite d’être utilisé avec précaution.
Kenscoff n’est pas officiellement un territoire abandonné par l’État. Des forces de sécurité y sont présentes et l’État haïtien continue d’y exercer formellement son autorité.
Mais la question que posent les violences successives est différente : l’État est-il encore capable d’y exercer son autorité de manière permanente et effective ?
Depuis janvier 2025, les mêmes groupes armés ont réussi à revenir à plusieurs reprises dans la commune. Des populations ont été massivement déplacées. Des maisons ont été incendiées. Des habitants ont été tués dans leurs propres domiciles. Des infrastructures ont été détruites.
Et lors de l’attaque du 23 au 24 août, les assaillants ont réussi à frapper le centre de Kenscoff, alors que la commune avait déjà été le théâtre de plusieurs opérations de sécurité.
C’est cette répétition qui inquiète.
Un territoire peut-il encore être considéré comme pleinement sous contrôle de l’État lorsque sa population ne peut plus être protégée durablement contre des groupes armés capables d’y revenir après plusieurs opérations de sécurité ?
La question de Kenscoff dépasse ainsi celle d’un nouveau massacre.
Elle touche au cœur même de la souveraineté de l’État.
Pendant que le pays prépare les élections
Cette situation intervient alors qu’Haïti se prépare à des élections annoncées pour décembre 2026.
Le contraste est saisissant.
D’un côté, les autorités avancent dans le processus électoral, parlent d’inscription des électeurs et préparent le retour aux urnes.
De l’autre, à quelques kilomètres de Port-au-Prince, des populations continuent de fuir leurs maisons sous la menace des armes.
L’Associated Press rappelle d’ailleurs que l’attaque de Kenscoff intervient alors que le pays prépare ses premières élections générales depuis plus d’une décennie et que des experts mettent en doute la possibilité d’organiser un scrutin dans les conditions sécuritaires actuelles.
Le gouvernement haïtien a condamné l’attaque du 24 août et assuré que « Kenscoff ne sera pas abandonnée », annonçant l’envoi de renforts et la poursuite des assaillants.
Mais pour les habitants, la question est désormais moins celle des promesses que celle de leur capacité à vivre, travailler et circuler en sécurité.
Pendant que l’État parle d’élections et prépare le scrutin, Kenscoff rappelle brutalement que la première condition d’une élection reste la sécurité.
Car avant de demander aux citoyens de voter, l’État doit pouvoir leur garantir le droit de vivre sur leur territoire, d’y circuler librement et d’y être protégés.
À Kenscoff, après des mois d’attaques, des centaines de morts et des milliers de déplacés, la question n’est donc plus seulement de savoir quand les habitants pourront voter. Elle est de savoir si l’État sera encore en mesure de garantir leur sécurité là où ils vivent.
Deslande Aristilde
Vant Bèf Info (VBI)
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