Kenscoff au lendemain du massacre : les morts, les larmes et la fuite
Par Wandy CHARLES
Au lendemain d’une nouvelle offensive meurtrière des groupes armés, Kenscoff s’est réveillée avec ses morts, ses maisons incendiées et des familles entières contraintes de reprendre la route. Les décomptes restent provisoires. Les autorités évoquent au moins une trentaine de morts, tandis que des responsables locaux disent avoir recensé près d’une cinquantaine de victimes. Mais derrière les chiffres, il y a surtout des familles brisées, des habitants épuisés. Et, il y a une question : combien de temps faudra-t-il encore courir pour rester en vie ?

KENSCOFF, 24 août 2026.- Au petit matin, Kenscoff ne pleure pas en silence. Les cris traversent les rues. Des femmes sanglotent. Des hommes restent immobiles, le regard perdu, comme s’ils cherchaient encore à comprendre ce qui s’est passé pendant la nuit. Quelques mètres plus loin, d’autres marchent lentement entre les corps. Ils sont là : des jeunes hommes, des moins jeunes, des femmes, des habitants qui, quelques heures auparavant, avaient encore une maison, une famille, peut-être des projets pour le lendemain.
Sur le sol, des traces de sang racontent la violence de la nuit. Des corps sont dispersés le long des chemins. Autour, des proches tentent de reconnaître un visage, de retrouver un frère, un fils, une mère, un voisin. Par endroits, les pleurs deviennent des cris. Ailleurs, plus rien. Seulement ce silence particulier qui suit les grandes tragédies.
L’attaque a commencé dans la nuit du dimanche 23 au lundi 24 août. Des hommes lourdement armés ont investi plusieurs secteurs de la commune, tirant sur des habitants et incendiant des maisons. Une église accueillant des personnes déplacées aurait également été prise pour cible. Selon le maire de Kenscoff, Jean Massillon, les difficultés d’accès à certaines zones empêchent encore d’établir un bilan définitif. Un responsable local affirme avoir lui-même compté 47 corps, alors que plusieurs personnes étaient toujours portées disparues lundi. Le Réseau national de défense des droits humains évoquait pour sa part un bilan compris entre 30 et 40 morts, ainsi qu’une quinzaine à une vingtaine de blessés. Mais ici, compter les morts devient presque secondaire pour ceux qui doivent les reconnaître.
Un agriculteur de 41 ans, dit avoir perdu 14 membres de sa famille. D’autres proches restent introuvables. À quelques mètres, un autre habitant cherche son frère. Il avait tenté d’alerter les voisins lorsque les premiers coups de feu avaient éclaté. Au matin, son frère faisait partie des victimes. À Kenscoff, un drame peut désormais en cacher un autre. Il faut pleurer les morts, chercher les disparus, secourir les blessés. Et puis il faut partir. Des familles quittent à nouveau leur quartier avec ce qu’elles peuvent emporter : quelques vêtements, un sac, un enfant tenu fermement par la main. Parfois rien.
Certaines ont déjà fui une première fois. Puis une deuxième. Elles pensaient avoir trouvé un endroit où tenir quelque temps. Les voilà de nouveau sur les routes. Courir est presque devenu une manière de vivre. Courir lorsqu’on entend les tirs. Courir lorsqu’une rumeur annonce l’arrivée des hommes armés. Courir avant que les maisons ne brûlent. Courir avec les enfants. Courir sans toujours savoir où aller. Cette fois, certains partent en laissant derrière eux bien davantage que leurs biens. Ils laissent une maison réduite en cendres. Et parfois un mort qu’ils ne savent même pas s’ils pourront enterrer. Car une autre inquiétude accompagne déjà le deuil : quand viendra le prochain assaut ? Personne ne peut répondre. C’est peut-être cela qui pèse le plus lourd dans les conversations. Cette impossibilité de savoir si l’on pourra revenir demain, si la route était encore praticable, si la maison sera toujours debout, si les forces de sécurité pourront tenir leurs positions.
« On est fatigués de courir »
La fatigue se lit sur les visages. Elle n’est plus seulement physique. C’est une fatigue accumulée au fil des mois : celle de dormir avec la peur, de reconnaître le bruit des armes, de surveiller constamment les chemins, de préparer mentalement un départ qui peut survenir à n’importe quelle heure. À cette lassitude s’ajoute désormais la colère. Plusieurs habitants reprochent aux autorités de ne pas avoir réussi à empêcher les groupes armés de s’installer durablement dans différentes zones de la commune. Ils dénoncent la lenteur des réponses, l’insuffisance des dispositifs de sécurité et surtout l’absence de résultats durables malgré les opérations annoncées.
Un habitant, penché sur le corps de son beau-frère, estime qu’une présence policière renforcée et permanente aurait pu empêcher le massacre. La Police nationale d’Haïti affirme pourtant avoir affronté les assaillants et repoussé une partie de l’offensive. Plusieurs renforts ont été dépêchés dans la commune. Dans la journée, le directeur général de la PNH, Vladimir Paraison, s’est rendu au commissariat de Kenscoff et a promis une réponse des forces de l’ordre.
Mais pour une population qui enterre régulièrement les siens, les promesses pèsent désormais moins lourd que les résultats. Kenscoff connaît depuis des mois une succession d’attaques, de déplacements de population et d’affrontements. Cette commune agricole des hauteurs de Port-au-Prince, autrefois associée au calme, à la fraîcheur et aux exploitations paysannes, s’est progressivement transformée en nouvelle ligne de front dans l’expansion territoriale des groupes armés. Et chaque nouvelle attaque pousse la frontière de la peur un peu plus loin.
Ceux qui restent
Au milieu du chaos, quelques habitants restent pourtant. Parce qu’un proche manque à l’appel. Parce qu’un corps doit être récupéré. Parce qu’un blessé doit être transporté. Parce qu’on ne quitte pas facilement la maison dans laquelle on a passé toute une vie. Des hommes soulèvent des dépouilles. Des femmes consolent d’autres femmes. Des voisins cherchent ceux qu’ils ne voient plus. Chacun fait ce qu’il peut dans un endroit où, pendant quelques heures, la solidarité demeure parfois le dernier service public disponible.
Puis vient le moment de regarder la route. Partir ou rester. Attendre la police ou partir avant la prochaine attaque. Enterrer ses morts ou sauver les vivants. À Kenscoff, ce lundi matin, des familles sont forcées de faire des choix qu’aucune famille ne devrait avoir à faire. Derrière elles, il reste des maisons calcinées. Devant elles, aucune destination certaine. Et entre les deux, au bord des routes, les traces encore fraîches d’une nuit qui a emporté des dizaines de vies.
Kenscoff pleure ses morts. Mais elle n’a même pas encore le luxe de faire son deuil. Il faut déjà penser à survivre à la prochaine nuit.
Vant Bef Info (VBI)
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