Haïti : la force internationale se rapproche de la Task Force engagée contre les gangs

La perspective d’une collaboration plus structurée entre la Force de répression des gangs et la Task Force haïtienne, soutenue par la société militaire privée Vectus Global, pourrait améliorer la coordination des opérations contre les groupes armés. Elle ravive toutefois les préoccupations relatives aux pertes civiles, à la transparence du dispositif et au contrôle exercé sur les prestataires privés engagés dans des opérations létales.

Port-au-Prince, 24 juillet 2026.- Les États-Unis envisagent un rapprochement opérationnel progressif entre la Force de répression des gangs, ou FRG, et la Task Force haïtienne qui mène, avec l’appui de Vectus Global, des frappes de drones contre les groupes armés en Haïti.

Cette orientation a été exposée le mardi 21 juillet devant la Commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants des États-Unis, lors d’une audition consacrée au déploiement de la nouvelle force multinationale et à la stratégie internationale de lutte contre les gangs en Haïti. L’audition réunissait notamment Michael Kozak, haut responsable du Département d’État pour les affaires de l’hémisphère occidental, et le colonel Justin Gorkowski, coresponsable de l’équipe américaine chargée du suivi de la FRG.

Selon Reuters, le colonel Gorkowski a indiqué que des échanges informels existaient déjà à différents niveaux de commandement entre la FRG, la Task Force haïtienne et Vectus Global. Un représentant de la Task Force devait également être intégré au centre conjoint des opérations afin de formaliser cette coordination. Il a toutefois précisé qu’aucun chevauchement opérationnel n’existait pour le moment entre les différentes structures.
La nuance est importante. À ce stade, il ne s’agit pas officiellement d’annoncer des opérations conjointes entre la force internationale et Vectus Global, mais d’établir des mécanismes permettant d’éviter les interférences, les tirs croisés et la duplication des interventions.

Un porte-parole de la FRG a d’ailleurs assuré que la force ne menait pas d’opérations communes avec la Task Force. Selon cette version, les échanges doivent essentiellement permettre aux différents acteurs de mieux organiser leurs zones d’intervention et de limiter les risques inutiles. Le Département d’État américain soutient également qu’une telle coordination est indispensable pour prévenir les pertes civiles, tout en rappelant que la Task Force agit sous la direction des autorités haïtiennes.

Une offensive qui produit des résultats, mais soulève de graves préoccupations

Créée en mars 2025 par les autorités haïtiennes, la Task Force a recours à des drones quadricoptères équipés d’explosifs pour frapper des positions, des véhicules et des membres présumés de groupes armés. Le dispositif bénéficie du soutien de Vectus Global, une société militaire privée dirigée par Erik Prince, fondateur de l’ancienne entreprise Blackwater.

Dans plusieurs quartiers de Port-au-Prince, ces interventions ont contribué à perturber les mouvements des gangs, à détruire certaines de leurs bases et à les contraindre à adopter des positions plus défensives. Ces résultats expliquent en partie le soutien exprimé par certains secteurs de la population, lassés par l’incapacité prolongée des institutions à reprendre le contrôle des territoires occupés.

L’efficacité militaire apparente de ces frappes ne dissipe cependant pas les interrogations sur leurs conséquences humaines. Dans un rapport publié en mars 2026, Human Rights Watch affirme qu’au moins 1 243 personnes ont été tuées au cours de 141 opérations de drones menées entre le 1er mars 2025 et le 21 janvier 2026. Parmi les victimes recensées figureraient au moins 43 adultes qui n’appartenaient pas aux groupes armés et 17 enfants. L’organisation fait également état de 738 blessés, dont au moins 49 civils présumés.

Human Rights Watch a notamment documenté une frappe menée le 20 septembre 2025 à proximité du complexe sportif et culturel « Nan Pak », dans le quartier de Simon-Pelé. Dix personnes qui n’étaient pas présentées comme membres d’un groupe criminel auraient été tuées, dont neuf enfants âgés de 3 à 12 ans.

L’organisation estime que certaines frappes pourraient s’apparenter à des exécutions extrajudiciaires, particulièrement lorsque les personnes visées ne représentaient pas une menace immédiate pour la vie d’autrui. Elle demande aux autorités haïtiennes d’encadrer plus strictement les opérations conduites par les forces de sécurité et les prestataires privés.

Interrogé devant les parlementaires américains, le colonel Gorkowski a reconnu ne pas disposer de chiffres précis sur les victimes civiles. Il a néanmoins soutenu que les frappes de la Task Force devenaient plus sélectives et remplissaient une fonction essentielle dans ce qu’il a qualifié de situation de guerre. Michael Kozak a, pour sa part, indiqué que les autorités américaines s’appuyaient notamment sur les organisations de défense des droits humains pour évaluer le nombre de victimes.

Cette dépendance à l’égard de sources extérieures révèle l’une des principales fragilités du dispositif : l’absence d’un mécanisme public, indépendant et systématique permettant de documenter chaque frappe, d’identifier les victimes et d’établir les responsabilités en cas d’erreur.

Entre nécessité sécuritaire et déficit de transparence

Le rapprochement annoncé intervient au moment où la Force de répression des gangs poursuit son déploiement en Haïti. Autorisée en septembre 2025 par le Conseil de sécurité des Nations unies, cette force peut compter jusqu’à 5 550 policiers et militaires. Elle est chargée de mener, avec la Police nationale et les Forces armées d’Haïti, des opérations ciblées contre les gangs, de sécuriser les infrastructures stratégiques et de faciliter l’accès humanitaire.

Son déploiement reste néanmoins incomplet. Lors d’une récente réunion du Conseil de sécurité, il a été indiqué qu’un peu plus de 1 000 membres étaient effectivement présents sur le terrain, très loin du plafond autorisé. Les difficultés de transport stratégique et d’acheminement des équipements constituent, selon les responsables de la mission, l’un des principaux obstacles au déploiement complet des contingents déjà promis.

Dans ce contexte, la Task Force et les moyens technologiques fournis par Vectus Global représentent une capacité d’intervention immédiatement disponible. Leur intégration dans une architecture de coordination plus large pourrait donc combler, au moins temporairement, certaines lacunes de la force internationale. Mais cette complémentarité comporte également des risques. Contrairement à la FRG, encadrée par un mandat international et soumise à des obligations en matière de droits humains, les activités de Vectus Global demeurent entourées d’importantes zones d’ombre.

Un responsable du Département d’État a reconnu auprès de Reuters que le gouvernement américain n’exerçait aucun contrôle direct sur les opérations de l’entreprise en Haïti. Les ressortissants américains travaillant pour la société ne seraient pas tenus de communiquer leurs activités aux autorités américaines lorsqu’ils agissent comme prestataires d’un gouvernement étranger. Washington a cependant délivré à Vectus Global une autorisation d’exporter des services de défense vers Haïti.

Les contours du contrat liant la société aux autorités haïtiennes restent, eux aussi, difficiles à établir. Erik Prince avait affirmé en août 2025 à Reuters avoir conclu un accord de dix ans prévoyant, au-delà de la lutte contre les gangs, une éventuelle participation de son entreprise à la perception de taxes sur les marchandises importées à la frontière dominicaine. Human Rights Watch a ensuite rapporté que Prince évoquait plutôt un contrat initial d’une année. Ces descriptions divergentes alimentent les demandes de publication des engagements pris par l’État haïtien.

Dès juin 2026, sept sénateurs américains avaient également alerté le secrétaire d’État Marco Rubio sur les risques de confusion entre les activités de Vectus Global et celles de la FRG. Ils estimaient qu’un tel amalgame pouvait nuire à la légitimité de la force internationale et demandaient des informations sur les échanges entre le Département d’État, Erik Prince et son entreprise. Les parlementaires réclamaient aussi des garanties sur la prévention des pertes civiles et l’existence de mécanismes indépendants d’enquête et de reddition de comptes.

La coordination annoncée répond donc à une nécessité opérationnelle réelle : plusieurs forces ne peuvent intervenir simultanément dans les mêmes zones sans partager un minimum d’informations. Elle ne saurait toutefois remplacer l’obligation de transparence. Pour gagner la confiance de la population, les autorités haïtiennes et leurs partenaires devront préciser la chaîne de commandement, les règles encadrant les frappes, les mécanismes d’identification des cibles et les procédures prévues lorsque des civils sont tués ou blessés. À défaut, les succès tactiques obtenus contre les gangs pourraient être fragilisés par un déficit de légitimité, de contrôle institutionnel et de responsabilité publique.

Vant Bef Info (VBI)


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