Sous les ombres de Port-au-Prince, la démence oubliée des déplacés

Dans la capitale haïtienne, la violence pousse des milliers de familles à l’exode. Entre peur quotidienne et effondrement des repères, la détresse psychique s’aggrave, souvent dans le silence.

Port-au-Prince, mercredi 5 novembre 2025 –

Sous la pression des gangs armés, la capitale haïtienne vit un exode intérieur massif. Des familles entières fuient les affrontements pour trouver refuge dans des zones périphériques ou chez des proches.

Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus d’un million de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays en 2024, dont la majorité provient de l’agglomération de Port-au-Prince. Près de 80 % du territoire urbain y serait sous le contrôle de groupes armés.

Cet exode a des conséquences profondes sur la santé mentale des populations. L’instabilité du logement, la séparation des proches, la perte d’emploi et la réduction de l’accès aux services essentiels fragilisent les repères sociaux.

D’après la Pan American Health Organization (PAHO/OMS), ces déplacements forcés s’accompagnent d’une montée des traumatismes psychologiques et de troubles cognitifs liés à la violence et à l’absence de soins.

Une vulnérabilité cognitive en hausse

S’il n’existe pas encore d’étude exhaustive sur la démence en Haïti, plusieurs indicateurs suscitent l’inquiétude. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que 1,09 % des décès dans le pays sont liés à des formes de démence. Dans la région Amérique latine et Caraïbes, la prévalence moyenne de cette maladie atteint environ 8 % chez les plus de 60 ans, selon une revue régionale.

Les facteurs de risque sont nombreux dans les zones métropolitaines touchées par la violence : stress chronique, isolement social, absence de suivi médical. Les données nationales montrent que 7,4 % des Haïtiens âgés de 15 ans et plus déclarent des difficultés cognitives ou fonctionnelles.

La stigmatisation culturelle complique encore la reconnaissance des symptômes. Dans certaines communautés, la démence est associée à la folie ou à une malédiction. Ces perceptions entravent le dépistage et l’accès aux soins.

Sur le terrain : entre errance et oubli

À Cité Soleil, une des zones les plus touchées par les affrontements, une femme âgée déplacée à plusieurs reprises confie :

« Je ne sais plus où je suis, j’oublie les noms, les visages. »

Son témoignage illustre la perte de repères qui frappe de nombreux habitants. Peu d’études documentent ces situations de désorientation ou de démence non diagnostiquée.

Dans les camps de déplacés, installés en périphérie de la capitale, les conditions de vie précaires aggravent les troubles mentaux. Selon un organisme de défense des droits humains, plus de 400 enfants ont participé récemment à des activités psycho-éducatives destinées à atténuer les traumatismes liés à la violence.
Les services de santé, eux, sont à bout de souffle. Les hôpitaux ferment, d’autres fonctionnent à capacité réduite. Dans ces conditions, une personne souffrant d’un début de démence est souvent condamnée à l’errance faute de diagnostic ou de traitement.

Les ressorts d’une crise silencieuse

Plusieurs facteurs expliquent cette « démence urbaine » encore largement invisible :

Le stress prolongé causé par la violence et la fuite constante altère les fonctions cognitives.

L’isolement social prive les individus du soutien nécessaire à la stimulation mentale.

Le manque de structures spécialisées rend impossible un dépistage précoce.

Les croyances culturelles freinent le recours aux soins psychiatriques ou neurologiques.

Pistes d’action

Des experts en santé publique plaident pour une réponse adaptée :

Développer un dépistage communautaire dans les zones de déplacement.

Intégrer la santé mentale dans les programmes d’aide d’urgence, notamment par des unités mobiles.

Renforcer la formation des soignants en santé neurologique et psychiatrique.

Sensibiliser les familles et les aidants à reconnaître les signes précoces de la démence.

Créer des espaces de soutien pour les proches afin d’éviter l’abandon des aînés vulnérables.

Une urgence sanitaire et sociale

Port-au-Prince fait face à un double défi : la violence qui déchire son tissu social, et une détresse cognitive qui s’étend dans l’indifférence. Sans reconnaissance institutionnelle ni moyens dédiés, des milliers de personnes âgées ou traumatisées risquent de sombrer dans l’oubli.

Pour le Ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP), la prochaine bataille consistera peut-être à soigner, au-delà des corps blessés, les esprits fragilisés par des années de peur et d’errance.

Espérancia Jeannot
Vant Bèf Info


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