Les « gangs à cravate» sont pires que les « gangs à sapate »

Par Wandy CHARLES

Il existe, dans le chaos haïtien, deux visages de la violence. L’un est visible, brutal, armé jusqu’aux dents : ce sont les gangs à sapate, exécutants sanguinaires, hommes de main, instruments de la terreur quotidienne. L’autre est feutré, dissimulé derrière des costumes bien taillés, des titres ronflants et des fonctions régaliennes : ce sont les gangs à cravate. Ceux-là opèrent dans les bureaux climatisés, les salons diplomatiques et les couloirs du pouvoir. Et c’est précisément parce qu’ils se parent des attributs de l’État qu’ils sont, au fond, les plus dangereux. Les gangs à sapate détruisent des quartiers. Les gangs à cravate, eux, détruisent la nation.

Quand l’élite pactise avec la barbarie

Un bandit armé qui kidnappe, tue ou incendie agit conformément à ce qu’il est : un criminel. Il n’a prêté aucun serment à la République. Il n’a reçu aucun mandat du peuple. Sa violence est brute, illégale, assumée comme telle.

Mais qu’en est-il d’un homme d’État, d’un haut fonctionnaire, d’un dirigeant politique ou économique (un membre de l’élite) qui complote avec ces mêmes criminels ?
Qu’en est-il de celui qui, censé gouverner, administrer, protéger, s’associe à des gangs pour terroriser la population qu’il a juré de servir ? Là réside la ligne rouge. Et, malheureusement elle a été franchie.

Un responsable public qui finance, protège ou instrumentalise des groupes armés pour consolider son pouvoir ne trahit pas seulement la loi : il trahit l’idée même d’État. Il transforme la fonction publique en entreprise criminelle et la gouvernance en racket organisé.

Le scandale des sanctions internationales : une honte nationale

Les récentes restrictions de visa imposées par les États-Unis à des membres du Conseil présidentiel de transition ont agi comme un électrochoc. Voir des personnalités censées incarner la transition, la stabilité et le redressement du pays figurer sur des listes internationales aux côtés de chefs de gangs notoires constitue un camouflet historique.

Les autorités américaines ont annoncé la révocation des visas de deux membres du CPT, sans en révéler publiquement les noms, invoquant des allégations de liens avec des gangs armés et d’entraves aux efforts de lutte contre ces organisations criminelles. À cela s’ajoute le cas déjà connu d’un autre membre du CPT, dont le visa avait été révoqué antérieurement pour des accusations similaires.

Quelles que soient les procédures en cours, une réalité s’impose : le simple soupçon crédible suffit à briser la légitimité morale d’un dirigeant. Car dans un pays ravagé par les enlèvements, les massacres et les déplacements forcés, on ne gouverne pas sous l’ombre d’une connivence avec la mort.

Les gangs à cravate : l’architecture invisible du crime

Les gangs à sapate ne prospèrent pas seuls. Ils ont besoin : de protection politique, de financements occultes, de relais administratifs, de complicités judiciaires, et parfois même de bénédictions économiques.

Les gangs à cravate sont les architectes invisibles de la violence. Ils ne tirent pas toujours. Ils ne kidnappent pas directement. Mais ils autorisent, facilitent, couvrent. Ils transforment le crime en outil de régulation politique, en arme de pression, en méthode de gouvernance. C’est pourquoi ils sont pires.

Un chef de gang peut être neutralisé par une opération policière. Un gang à cravate, lui, corrompt durablement l’État, affaiblit les institutions, détruit la confiance publique et sabote toute perspective de réforme.

Donc, Haïti ne sortira pas de l’enfer sécuritaire tant que le combat se limitera aux exécutants armés. La vraie bataille est ailleurs : dans les sphères du pouvoir, contre ceux qui, en costume et cravate, ont fait alliance avec la criminalité.

Il faut le dire sans détour : un dirigeant compromis avec les gangs est plus dangereux qu’un chef de gang lui-même. Car il donne à la violence une couverture institutionnelle et une respectabilité factice. La nation haïtienne mérite mieux que des élites dévoyées. Elle mérite des dirigeants qui rompent clairement, définitivement et publiquement avec toute forme de collusion criminelle.

À défaut, les gangs à sapate continueront de semer la mort. Et les gangs à cravate continueront, eux, de tuer l’espoir ; les gangs à cravate continueront à empoisonner l’avenir, jusqu’à tuer le pays, tuer la nation toute entière.

Vant Bef Info (VBI)


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