Le militantisme devient un outil de survie personnelle, loin de l’idéal de changement
En Haïti, le militantisme, longtemps associé à l’engagement citoyen et aux luttes sociales, tend aujourd’hui à prendre la forme d’un moyen de survie individuelle. Dans un contexte d’effondrement institutionnel et de crise économique, de plus en plus d’acteurs s’engagent moins par conviction que par nécessité, au risque de dénaturer l’esprit même des mouvements sociaux.

Delmas, 3 décembre 2025. – Dans les partis politiques, les organisations sociales et jusque dans certains espaces de défense des droits humains, des opportunistes se glissent désormais parmi les militants. Leur objectif, selon plusieurs observateurs, n’est plus la justice sociale ou la transformation des structures défaillantes, mais l’accès à des avantages personnels : contrat, poste stratégique ou privilèges symboliques comme les passeports diplomatiques.
Des slogans autrefois porteurs de revendications fortes ont été remplacés par des discours opportunistes adaptés aux alliances du moment. Ce qui devait servir de levier de mobilisation populaire dérive vers un marché informel où la loyauté politique s’échange contre promesses ou rémunération.
Un exemple récent illustre cette dérive. Lors du dépôt de plainte de Me Caleb Jean-Baptiste dans une affaire de trafic d’organes, un jeune militant connu sous le nom de « Ti Bebe » a affirmé avoir été utilisé par des leaders politiques sans jamais recevoir les avantages promis. Il cite notamment l’ancien sénateur Moïse Jean-Charles, qu’il accuse de l’avoir enrôlé sans tenir ses engagements. « Je suis disponible pour soutenir n’importe quel leader, mais il faut qu’on me paie. C’est mon métier : je suis un militant politique », a-t-il déclaré devant la presse.
Sur la cour du parquet, des groupes de militants discutent ouvertement de leurs « positions » en fonction des bénéfices potentiels liés aux manifestations. « On ne manque pas de respect à celui qui nous nourrit », lance l’un d’eux, tandis qu’un autre justifie son engagement par des impératifs familiaux : « On crie Vive pour ceux qui tiennent leurs promesses. »
Parallèlement, plusieurs figures autrefois radicales, aujourd’hui nommées à des postes publics, se font discrètes. Leur silence nourrit l’idée que leur militantisme servait davantage d’ascenseur social que de moteur de changement.
Dans un paysage politique marqué par l’absence d’idéologie, le manque de structures dans les partis et la faiblesse de l’État, le militantisme devient pour certains un refuge stratégique : un « emploi » plus qu’un engagement citoyen.
Face à cette dérive, plusieurs voix appellent à un retour à un militantisme authentique, fondé sur la cohérence des valeurs et l’intérêt collectif. Sans cette reconstruction, préviennent-elles, Haïti risque de rester prisonnier d’un cycle où la revendication politique sert avant tout d’outil de promotion personnelle.
Jean Gilles Désinord
Vant Bèf Info (VBI)
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