Le Bicentenaire déchiré : chronique d’un abandon

Plonger au cœur du Bicentenaire, un lieu si chargé d’histoire est devenu un territoire oublié, à la fois victime et reflet des dérives d’un État qui peine à se tenir debout.

Au cœur de Port-au-Prince, le Bicentenaire incarne à la fois la grandeur passée et le chaos présent. Jadis symbole de modernité et d’espoir. Cette zone abritait des institutions clés de la république, un espace où se croisaient
pouvoir, mémoire, et peuple. Aujourd’hui, elle est presque méconnaissable : désertée, abandonnée, contrôlée par des forces parallèles.

Inauguré par le président Dumarsais Estimé, entre 1949 et 1950 pour marquer les 200 ans de l’indépendance d’Haïti, le Bicentenaire devait représenter un nouvel élan pour la capitale. Des bâtiments officiels, d’une part, notamment, le palais de justice, le ministère de l’éducation nationale, le parlement… des espaces publics, d’autre part, et une vue imprenable sur la mer donnaient à ce lieu un statut symbolique. C’était un carrefour de vie, d’activité politique et de fierté nationale. Mais au fil des années, l’image s’est dégradée, l’insécurité à gagné du terrain, les institutions se sont déplacées vers d’autres quartiers jugés plus sûrs, et l’État à visiblement déserté la zone.

Aujourd’hui, les rares passants y circulent rapidement, sous le regard méfiant de groupes armés qui dictent leurs propres lois. Les anciens bâtiments tombent en ruine, témoins silencieux d’un effondrement programmé. Une population piégée entre peur et résignation, les habitants du Bicentenaire vivent dans une atmosphère de tension constante. Le simple fait de se déplacer devient un risque. Beaucoup ont quitté la zone, ceux qui restent s’adaptent ou se taisent. Comme la confie Marie, commerçante” nou pa gen lapè isit la, nou pè sòti lannuit. Men nou pa gen kite pou nou ale.” Jean, résident, dénonce l’abandon de l’État,”Leta abandone nou. Se gang ki kontwole zòn nan e lavi a vin pi difisil chak jou.” Pour Claudine, mère de famille, la situation affecte directement les enfants”Timoun yo paka ale lekòl tankou nou te swete. Nou bezwen yon solisyon rapid.” Malgré tout, certains gardent l’espoir. Samuel, commerçant, affirme” malgré tout sa, mwen kwè nan yon demen miyò pou bisantnè. Nou p ap lage.” L’absence des autorités a laissé place à des groupes armés qui imposent leur propre ordre. L’accès aux soins, à l’eau potable, à l’électricité devient un luxe.

Pourtant, derrière les murs fissurés et les rues désertes, le Bicentenaire continue de respirer lentement, douloureusement, mais avec une obstination silencieuse. Des enfants y jouent encore, entre les carcasses de voitures brûlées et les restes d’un passé glorieux. Des femmes tiennent leurs étals, défiant la peur quotidienne pour nourrir leurs familles. Il reste, dans ce lieu meurtri, une forme de résistance, un souffle de vie que ni la violence ni l’abandon n’ont totalement éteint.

L’indifférence des gouvernements successifs est flagrante. À chaque mandat, les promesses de réhabilitation s’accumulent puis s’effacent, comme les affiches électorales déchirées par le vent. Aucune politique publique sérieuse n’a été mise en œuvre pour redonner au Bicentenaire sa dignité. Ce territoire, pourtant chargé de symboles, est devenu une zone de non-droit, une tache sur la conscience nationale.

Et pourtant, le Bicentenaire pourrait renaître. Il suffirait d’une volonté politique réelle, d’une mobilisation citoyenne soutenue, et surtout, d’un respect fondamental pour les vies qui y habitent encore. Restaurer les infrastructures, rétablir l’autorité de l’État, garantir la sécurité : autant d’étapes nécessaires pour réparer ce lieu et, à travers lui, réparer une part de l’âme haïtienne.

Car abandonner le Bicentenaire, c’est renoncer à un pan de notre histoire, c’est accepter que l’oubli et la peur prennent le pas sur la mémoire et l’espoir. Ce n’est pas seulement un lieu qu’il faut reconstruire, c’est un lien entre les citoyens et leur nation, un pacte de confiance à rebâtir.

Sarah-Lys JULES.


Discover more from Vant Bèf Info (VBI)

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

One comment

  • Hugues Jeannot

    Vous vouliez dire 200 ans d la creation de Port-au-prince et non 200 ans de l’independance d’Haiti ?