Haïti sous la menace sismique : quand le béton fragile et l’urbanisation sauvage défient les normes
Seize ans après le séisme du 12 janvier 2010, qui avait fait plus de 200 000 morts et détruit une grande partie de Port-au-Prince, la manière de construire en Haïti a peu changé. Dans les quartiers populaires comme dans certaines zones en pleine expansion, des maisons et des immeubles continuent de sortir de terre sans plans techniques, sans calculs de résistance et sans contrôle de l’État. Le risque, lui, reste intact.

Port-au-Prince, le 12 janvier 2026.-
Dans la région métropolitaine , les constructions s’élèvent souvent étage par étage, au rythme des économies des familles. « On coule les poteaux quand on peut acheter le ciment, on ajoute un niveau quand un parent envoie de l’argent de l’étranger », explique Jean-Rony, maçon depuis quinze ans. « Personne ne vient vérifier si c’est solide. L’important, c’est d’avoir un toit », regrette ce dernier.

Cette logique de survie l’emporte largement sur les exigences techniques. Les normes parasismiques existent pourtant. Après 2010, des guides de construction ont été produits et des formations ont été offertes, notamment avec l’appui d’organisations internationales. Mais sur le terrain, ces règles restent rarement appliquées. Les services publics chargés de l’urbanisme manquent de moyens, et les permis de construire sont souvent ignorés.
Pour les futurs ingénieurs, le constat est amer. Étudiant en génie civil à l’Université d’État d’Haïti, Samuel dit être régulièrement confronté à l’écart entre la théorie et la réalité. « À l’université, on apprend comment dimensionner une colonne, comment calculer la résistance d’un bâtiment face à un séisme. Mais dès qu’on sort sur le terrain, on voit des maisons montées sans ferraillage correct, avec du béton de mauvaise qualité. C’est comme si le pays avait oublié les leçons de 2010 », fustige t-il.
Même son de cloche du côté de Ruth Jean-Baptiste, étudiante en architecture. Selon elle, beaucoup de propriétaires pensent qu’un ingénieur coûte trop cher. Ils préfèrent confier les travaux à un maître-maçon. En guise de retomber, on construit vite, mais mal. Et ce sont les habitants qui paieront le prix lors du prochain tremblement de terre.
Les écoles et les hôpitaux, censés être des lieux sûrs, n’échappent pas à cette vulnérabilité. Dans plusieurs quartiers de la capitale, des établissements scolaires fonctionnent encore dans des bâtiments fissurés ou provisoires. Du côté des centres de santé, la situation est tout aussi préoccupante. Des hôpitaux reconstruits après 2010 l’ont été dans l’urgence, parfois sans respect strict des normes. D’autres n’ont jamais été réhabilités et restent exposés à un risque d’effondrement en cas de séisme majeur.
Les infrastructures publiques montrent les mêmes failles. Des routes endommagées lors du séisme sont encore dégradées, et plusieurs ponts essentiels à la circulation n’ont jamais vu le jour. L’absence de systèmes de drainage efficaces, notamment dans les zones densément peuplées, aggrave les inondations et favorise la propagation de maladies après chaque forte pluie.
Pour les spécialistes, le problème est autant technique que politique. « Il n’y a pas de véritable politique d’aménagement du territoire », analyse un professeur de génie civil. « On laisse les gens construire là où ils peuvent, souvent sur des pentes instables ou dans des zones inondables, sans encadrement. Ensuite, on s’étonne des dégâts », deplore ce dernier.
Seize ans après l’une des pires catastrophes de l’histoire du pays, Haïti reste donc pris dans un cycle dangereux où on reconstruit, sans respect des normes prudentielles . Les étudiants formés aux normes modernes, les ingénieurs et les architectes tirent la sonnette d’alarme. Sans contrôle, sans planification et sans volonté politique, le prochain séisme pourrait transformer les mêmes quartiers, les mêmes écoles et les mêmes hôpitaux en pièges mortels.
Mederson Alcindor
Vant Bèf Info (VBI)
Discover more from Vant Bèf Info (VBI)
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
