Haïti : l’extension des gangs consacre la nationalisation de la terreur

Par Wandy CHARLES

La violence armée en Haïti n’est plus seulement une crise de la capitale. Elle est devenue une crise nationale, territoriale, économique et humanitaire. Une enquête publiée cette semaine par The Guardian met en lumière un renversement inquiétant. Des groupes armés, longtemps concentrés dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, étendent désormais leur emprise vers des régions rurales, des axes routiers stratégiques et des zones agricoles essentielles à la survie du pays.

Port-au-Prince, le 3 juillet 2026.- Au cœur de cette enquête se trouve le massacre de Jean-Denis, dans la commune de Petite-Rivière de l’Artibonite. L’attaque, survenue dans la nuit du 29 mars 2026, est attribuée au gang Gran Grif, l’un des groupes criminels les plus redoutés du pays. Selon les éléments rapportés par The Guardian, qui affirme avoir travaillé à partir de vidéos vérifiées, de photographies, de témoignages et d’images satellites, au moins 70 civils auraient été tués dans cette localité. Des maisons ont été incendiées, des familles ont été décimées et des milliers de personnes ont été contraintes de fuir.

Ce drame n’est pas un événement isolé. Il atteste plutôt l’élargissement d’une violence qui gagne progressivement les territoires où la présence de l’État est faible, discontinue ou presque inexistante. L’Artibonite, longtemps présenté comme l’un des greniers agricoles du pays, est désormais au centre d’une bataille stratégique. Contrôler cette région, ce n’est pas seulement imposer la terreur à des communautés rurales ; c’est aussi peser sur les routes, les marchés, l’approvisionnement alimentaire, les circuits commerciaux et les passages reliant Port-au-Prince au nord du pays.

Les chiffres donnent la mesure de cette progression. Dans l’Artibonite, les incidents violents impliquant des gangs et des groupes d’autodéfense seraient passés de 39 en 2021 à 238 en 2025, selon les données de l’ACLED citées par The Guardian. Dans le département du Centre, la hausse est également spectaculaire, avec des incidents passés de 7 à 111 sur la même période. À l’échelle nationale, les incidents violents seraient passés de 615 en 2021 à 1 626 en 2025.

L’enquête souligne également que les groupes criminels seraient désormais présents dans cinq des dix départements du pays. Cette donnée est capitale : elle montre que la crise sécuritaire haïtienne ne peut plus être analysée uniquement à travers les quartiers de Port-au-Prince, de Carrefour, de Croix-des-Bouquets, de Tabarre ou de Cité Soleil. Les gangs projettent leur pouvoir vers les campagnes, les zones frontalières, les régions côtières, les axes de transit et les espaces de production. Leur stratégie dépasse la logique de contrôle de quartiers : elle vise le contrôle de territoires utiles, de routes rentables et de circuits économiques.

Cette extension répond à une logique précise. Les gangs cherchent à occuper les grands axes, installer des barrages, taxer les passagers, extorquer les commerçants, contrôler les marchandises et s’insérer dans des circuits de contrebande, de trafic d’armes, de drogue et d’enlèvements. Selon The Guardian, ces corridors servent à la fois au transport illicite, au contrôle du commerce et à la pression sur les populations.

La conséquence humanitaire est considérable. Haïti compte désormais plus de 1,4 million de personnes déplacées par la violence et l’instabilité, selon les données de l’Organisation internationale pour les migrations. Ce chiffre traduit un effondrement silencieux. Des familles chassées de leurs maisons, des enfants privés d’école, des femmes exposées à des vulnérabilités accrues, des personnes âgées abandonnées dans des sites improvisés, et des communautés entières coupées de leurs repères.
À Jean-Denis, les témoignages recueillis décrivent une population livrée à elle-même. Des survivants racontent des tirs nourris, des maisons incendiées, des corps laissés sur les routes et l’absence de protection suffisante au moment critique. Reuters rapporte que le Réseau national de défense des droits humains et Défenseurs Plus ont évoqué un bilan d’environ 70 morts, bien supérieur aux premières estimations officielles. Le RNDDH a également fait état d’une trentaine de blessés, parmi lesquels des victimes particulièrement vulnérables.

Les organisations de défense des droits humains y voient un symptôme de l’incapacité persistante de l’État à protéger la population. Amnesty International a dénoncé, après le massacre de Petite-Rivière de l’Artibonite, une nouvelle illustration du coût humain de l’échec des autorités et de la communauté internationale à empêcher la répétition de tels crimes. L’organisation insiste aussi sur la nécessité de traduire les responsables présumés devant la justice, dans le respect des garanties d’un procès équitable.

Le problème ne se limite donc pas à la puissance de feu des groupes armés. Il tient aussi à l’impunité, à la faiblesse du système judiciaire, à la fragmentation de l’autorité publique et à l’incapacité des réponses sécuritaires à contenir durablement l’expansion criminelle. Malgré les opérations menées dans certaines zones de la capitale et l’appui international à la Police nationale d’Haïti, les groupes armés semblent exploiter les vides laissés par l’État, se redéployer hors des zones de pression et tester les limites de la réponse publique.

L’enquête du Guardian révèle ainsi une réalité plus profonde : Haïti ne fait pas seulement face à une multiplication d’attaques, mais à une transformation de la géographie du pouvoir criminel. Les gangs ne se contentent plus de menacer l’ordre public ; ils disputent à l’État le contrôle des routes, des territoires, de l’économie locale et de la vie quotidienne. Dans certaines régions, ils décident qui circule, qui paie, qui fuit, qui reste et qui survit.
C’est là que réside le danger majeur. Quand la terreur quitte les marges urbaines pour gagner les campagnes, les zones agricoles et les corridors commerciaux, elle cesse d’être une crise localisée pour devenir une crise de souveraineté. L’État ne perd plus seulement des quartiers ; il perd des espaces vitaux. Et avec eux, une partie de sa capacité à nourrir, protéger, administrer et rassurer sa population.

Outre le bilan macabre de Jean-Denis, c’est donc l’avenir même du territoire national qui se joue. La sécurité ne peut plus être pensée comme une opération ponctuelle ni comme une reconquête limitée à quelques axes de la capitale. Elle suppose une stratégie nationale, coordonnée, durable, adossée à la justice, à la présence administrative, à la protection des civils et à la reconstruction de la confiance publique.

Car dans l’Artibonite comme à Port-au-Prince, dans le Centre comme dans les zones désormais menacées du Sud-Est, la question posée est la même : jusqu’où l’État peut-il reculer avant que la peur ne devienne la seule autorité reconnue sur le terrain ?

Vant Bef Info (VBI)


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