Haïti, l’apprentissage difficile de la démocratie

Quarante ans après le 7 février 1986, la génération de la rupture témoigne

PHOTO JEANTY JUNIOR AUGUSTIN, ARCHIVES REUTERS

Le 7 février 1986 reste gravé dans la mémoire collective comme le jour où Haïti a basculé hors de la dictature. Dans les rues de la capitale comme dans les provinces, des milliers de citoyens célébraient alors la chute du régime duvaliériste, portés par l’espoir d’un avenir démocratique. Quarante ans plus tard, cette promesse continue d’interroger.

Port-au-Prince, 7 fevrier 2026.- Pour Jean-Robert, aujourd’hui sexagénaire, ancien militant étudiant à l’époque, le souvenir demeure intact. « Nous pensions vraiment que tout allait changer. La liberté, la justice, l’État de droit… On croyait que c’était enfin notre tour », se rappelle-t-il, assis sur une gallérie dans sa maison a Vivy Michel.

Comme lui, de nombreux membres de cette génération parlent d’un moment fondateur, mais aussi d’un long chemin semé de désillusions. Depuis 1986, Haïti a connu une succession de transitions politiques, d’élections contestées, de gouvernements instables et de crises institutionnelles. Chaque 7 février est devenu un repère constitutionnel, mais aussi un rappel brutal de l’incapacité du système à se stabiliser durablement.

Marie-Andrée, ancienne enseignante, voit dans cette instabilité la principale faille du processus démocratique. « On a appris à changer de pouvoir, mais pas à construire des institutions solides. Chaque transition repart à zéro », déplore-t-elle.

Pour autant, la génération 1986 reconnaît certaines avancées. La fin du « pouvoir héréditaire », l’émergence d’une presse plus libre, l’ouverture de l’espace public et la participation citoyenne à certains moments clés constituent des acquis indéniables. Mais ces progrès restent fragiles.

Frantz, ancien journaliste, observe que la démocratie haïtienne a souvent été vidée de son sens par la réalité quotidienne. « Quand tu vis dans l’insécurité, la pauvreté et l’exclusion, la démocratie devient un mot abstrait. Voter ne veut pas toujours dire choisir. Gouverner ne veut pas toujours dire servir. »

Cette fracture entre le discours politique et le vécu des citoyens est au cœur des critiques formulées par ceux qui ont grandi avec l’espoir de 1986. Beaucoup estiment que l’absence d’un État fort, capable de garantir la sécurité, la justice et l’égalité devant la loi, a empêché la démocratie de s’enraciner.

À cela s’ajoute, selon eux, la banalisation des régimes d’exception. « Les transitions étaient censées être temporaires. Elles sont devenues la norme », constate Solange, ancienne fonctionnaire publique. « Et quand l’exception devient permanente, la démocratie s’affaiblit. »

Quarante ans après la chute des Duvalier, la génération 1986 refuse toutefois de parler d’échec total. Pour elle, Haïti n’a pas renoncé à la démocratie ; elle n’a simplement pas encore réussi à la faire fonctionner au bénéfice du plus grand nombre.

Ce 7 février 2026, ces témoins d’une rupture historique appellent à une prise de conscience collective. « La démocratie ne tombe pas du ciel », insiste Jean-Robert. « Elle s’apprend, elle se protège, elle se défend chaque jour. »

Plus qu’une commémoration, le 7 février apparaît ainsi comme un moment de lucidité. Quarante ans après 1986, l’apprentissage de la démocratie en Haïti reste inachevé, mais la mémoire de ceux qui ont vécu la rupture rappelle que l’espoir, lui, n’a jamais totalement disparu.

Wandy CHARLES

Vant Bef Info (VBI)


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