Haïti : ce que l’État devrait faire pour assurer une bonne rentrée scolaire
La rentrée scolaire prévue pour le 1er octobre 2025 se prépare dans un contexte de crise multidimensionnelle. Les ménages se débattent avec une inflation a deux chiffres, faisant flamber le prix des denrées, des fournitures scolaires et des frais de scolarité. Ajouter à cela, l’insécurité qui freine les circuits d’approvisionnement et la hausse des prix des produits de première nécessité. De nombreuses écoles publiques et privées servent de refuges pour les déplacés, privant des milliers d’élèves d’un lieu d’apprentissage. Face à cette situation, l’État doit adopter une approche transversale où chaque ministère assume ses responsabilités.

La principale menace pour le bon déroulement de la rentrée est l’insécurité. Des gangs contrôlent toujours une grande partie de la capitale, contraignant des écoles à se délocaliser et forcent les élèves à se réfugier dans des camps de fortune. Des opérations policières ponctuelles ont permis de reprendre des zones du centre-ville, mais elles perturbent la circulation et ne suffisent pas à sécuriser durablement les quartiers. Lors de la rentrée 2024-2025, la Police nationale (PNH) avait accru les patrouilles autour des établissements, mobilisé l’unité d’éducation et sécurité à travers EdUPol et sensibilisé les transporteurs. Cet effort doit être renforcé en 2025 : lutte contre les gangs, présence policière permanente aux abords des écoles, protection des familles déplacées et coopération avec les directeurs d’établissement pour identifier les menaces. La sécurité est un préalable indispensable à toute rentrée.
L’accès physique aux écoles est compromis par l’état désastreux des routes. Dans la région de Kenscoff, Frères et au Centre-ville par exemple, les chaussées sont parsemées de nids de poule et de tranchées creusées par la pluie, provoquant des embouteillages interminables et endommageant les véhicules. Le Ministère des Travaux publics et des Transports (MTPTC) doit lancer des chantiers d’urgence pour reboucher les trous, dégager les décharges sauvages et réhabiliter les axes secondaires. À l’été 2024, le MTPTC avait annoncé un grand programme de nettoyage et d’amélioration des routes de Port‑au‑Prince avec l’appui d’autres ministères, de la police et des mairies. L’enjeu est d’étendre ces interventions aux zones périphériques et rurales afin que les enfants puissent se rendre à l’école en sécurité et sans perdre des heures dans les bouchons.
La crise économique mine la capacité des familles à financer l’éducation de leurs enfants. Le prix du panier de la ménagère augmente continuellement, tandis que le salaire minimum de 686 gourdes par jour n’a pas été revalorisé depuis deux ans. Pour soulager les parents, le gouvernement a lancé en août 2024 un Programme d’urgence multisectoriel : le ministère des Affaires sociales (MAST) et le Fonds d’assistance économique et sociale (FAES) prévoient de verser 20 000 gourdes à 261 000 parents d’élèves inscrits dans les écoles publiques ou communautaires.
Cette aide est un pas en avant, mais elle doit être maintenue et élargie en 2025 face à l’augmentation des prix. Des subventions ciblées pour le transport scolaire, la cantine et l’achat de fournitures permettraient de réduire l’abandon scolaire.
Pour assurer la qualité de l’éducation, l’État doit renforcer les infrastructures et le financement scolaire. Le Fonds national de l’éducation (FNE) a inauguré en 2024 de nouvelles écoles et un centre de formation technique avec l’appui du PNUD et du Brésil, tout en soulignant la nécessité de restaurer l’autorité de l’école et d’investir dans la jeunesse. Toutefois, nombre d’établissements restent occupés par des personnes déplacées. Le gouvernement doit reloger ces familles dans des structures temporaires et aménager des espaces d’apprentissage provisoires, comme le préconise l’UNICEF. Parallèlement, le ministère de l’Éducation nationale (MENFP) prévoit une année scolaire de 186 jours et insiste sur la réhabilitation des bâtiments, l’extension des cantines et la modernisation des programmes. Ces priorités nécessitent des budgets accrus et une coordination entre le FNE, le ministère des Finances et les partenaires internationaux.
La qualité de l’enseignement dépend aussi de la situation des enseignants. Depuis des années, de nombreux professeurs travaillent sans lettre de nomination, certains sont payés avec plusieurs mois de retard et 2 700 d’entre eux enseignent sans rémunération régulière. En juin 2025, le MENFP a lancé un programme de régularisation pour officialiser le statut des enseignants. Cette initiative a révélé un vaste système de fraude : de fausses lettres d’affectation et des diplômes falsifiés ont été découverts. Le ministère s’est engagé à vérifier chaque dossier, à traduire les fraudeurs en justice et à assainir l’administration. Parallèlement, il faut revoir à la hausse les salaires afin qu’un enseignant puisse vivre dignement avec un seul emploi et se consacrer pleinement à ses élèves.
Un bon retour en classe exige une action coordonnée de l’ensemble du gouvernement : la PNH pour la sécurité, le MTPTC pour les routes, le MENFP pour l’administration scolaire, le FNE pour l’infrastructure, le MAST pour l’aide sociale et le ministère des Finances pour assurer des budgets suffisants. Les citoyens interrogés lors de la préparation de la rentrée réclament des kits scolaires gratuits, de meilleures rémunérations pour les enseignants et un soutien psychosocial pour les enfants traumatisés par la violence. L’ampleur de la crise requiert des mesures concrètes : indexation des salaires sur l’inflation, investissements massifs dans l’infrastructure scolaire, relance économique et restauration de l’État de droit.
La rentrée scolaire est un baromètre de la capacité de l’État à protéger l’avenir des enfants et à organiser la société. En garantissant la sécurité des écoles, en réparant les routes, en soutenant financièrement les familles, en modernisant les infrastructures et en respectant les enseignants, le gouvernement haïtien lancerait un signal de sa capacite et sa volonté à créer les conditions d’une rentrée réussie. À défaut, la déscolarisation, l’exode et la violence continueront de priver une génération de son droit à l’éducation. La mobilisation de tous les ministères et la pression citoyenne sont donc indispensables pour transformer cette rentrée en symbole de résilience et d’espoir.
Wandy CHARLES,
Vant Bef Info (VBI)
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