Ce sera ça ou mourir

Par Aristilde Deslande

Ce n’est pas l’intelligence artificielle le danger. C’est l’humain. Ce n’est pas elle non plus qui abêtit. C’est encore l’homme. Depuis que l’humanité existe, chacune de ses grandes inventions a fini par faire peur à l’homme lui-même. Le feu a brûlé. La roue a bouleversé les distances. L’imprimerie a déplacé le pouvoir du savoir. La machine a menacé le travail. La calculatrice, elle, allait menacer l’intelligence humaine. Et maintenant, c’est au tour de l’intelligence artificielle. Nous avons peur de ce que nous avons créé. Peut-être parce qu’au fond, nous avons toujours eu peur de nous-mêmes.

Haïti, le pays du « Jako Repèt »

Pétion-Ville, 26 septembre 2026.- Haïti, cette peur prend parfois une drôle de forme. Dans cette Haïti « comme il faut » d’Albert Buron, fils de notre célèbre écrivain Gary Victor, j’ai dû attendre la trentaine, et voir mon fils entrer en première année de l’école élémentaire, pour comprendre quelque chose que l’école m’avait pourtant fait répéter pendant des années : 2 × 3 = 6 n’est pas la même pensée que 3 × 2 = 6. Même résultat. Logique différente. On m’avait appris les tables par cœur. On ne m’avait pas appris à penser. La calculatrice ne m’a pas rendu moins intelligent. Elle m’a simplement obligé à comprendre que je n’avais jamais été une calculatrice. Pourtant, on m’avait formé pour devenir une machine. Une tête bien pleine. Un véritable « Jako Repèt ». Un humain en mode « Copy/Paste ».

Et il me semble que je ne suis pas le seul. Il suffit de regarder notre histoire. Nous répétons les mêmes erreurs avec une régularité presque scientifique. Les mêmes gouvernements provisoires. Les mêmes conseils présidentiels. Les mêmes coups d’État. Les mêmes promesses. Les mêmes corruptions. Les mêmes vendeurs de conscience. Les mêmes trahisons. Les mêmes discours. Nous changeons les hommes. Nous changeons les noms. Nous changeons les slogans. Mais nous répétons le scénario. Comme si notre plus grande technologie n’était pas l’intelligence artificielle, mais notre extraordinaire capacité à reproduire nos propres erreurs.

Le danger n’est pas la machine

Alors, de quoi avons-nous réellement peur ? De la machine ? Non. De l’homme face à la machine. Le problème ne sera jamais qu’une machine puisse faire quelque chose que l’homme faisait hier. Le véritable problème commence lorsque l’homme accepte de devenir moins intelligent que l’outil qu’il a lui-même créé. Aussi puissante soit-elle, l’intelligence artificielle reste une création humaine. Elle est issue de notre expérience, de nos connaissances, de notre langage, de nos mathématiques, de notre imagination et de nos données. Elle peut calculer. Elle peut produire. Elle peut imiter. Elle peut même surprendre. Mais elle ne transforme pas l’homme en machine. C’est l’homme qui peut décider de se transformer en machine.

Je me demande d’ailleurs si, lorsque l’homme a inventé la cuillère, quelqu’un n’a pas prédit qu’il finirait par oublier comment manger avec ses doigts. L’histoire de l’humanité est une histoire d’adaptation. Les civilisations ont changé leurs outils, leurs langues, leurs techniques, leurs habitudes et leurs lois. Les Égyptiens n’écrivent plus leur civilisation contemporaine avec les hiéroglyphes. Sont-ils devenus moins intelligents ? Non. Ils se sont adaptés. La Chine, elle, a conservé les sinogrammes comme système d’écriture tout en entrant dans la modernité technologique. Conserver n’est donc pas nécessairement refuser le changement. Changer ne signifie pas nécessairement abandonner ce que nous sommes.

Comment évoluer sans nous perdre ?

Voilà peut-être la véritable question de l’intelligence artificielle : comment évoluer sans nous perdre ? Car la menace n’est pas l’outil. La menace, c’est notre manière de l’utiliser. Un marteau peut construire une maison. Il peut aussi fracasser un crâne. Le problème n’est pas le marteau. C’est la main qui le tient. Il en va de même pour l’intelligence artificielle.

La véritable bataille ne se jouera donc pas seulement dans les laboratoires. Elle se jouera dans les écoles. Dans les familles. Dans les universités. Dans les salles de rédaction. Dans les entreprises. Dans la tête de chaque être humain. Nous devons cesser d’enseigner uniquement le comment. Il faut enseigner le pourquoi. Et peut-être même aller au-delà du comment et du pourquoi. Apprendre à demander : et si ? Et si ce que je sais était incomplet ? Et si ce que tout le monde répète était faux ? Et si la machine se trompait ? Et si moi aussi je me trompais ?

Une machine ne doit pas penser à notre place

C’est cela, l’esprit critique. Ce n’est pas douter de tout. C’est refuser de croire aveuglément. L’outil ne doit jamais remplacer le cerveau. Il doit l’obliger à aller plus loin. La créativité humaine ne devrait pas être enfermée dans les limites d’une machine. Au contraire, la machine devrait pousser l’homme à dépasser ses propres limites. Car il n’y a peut-être rien de plus absurde que de devenir l’esclave de ce que nous avons créé. L’homme a inventé la machine pour se libérer de certaines contraintes. Il serait tragique qu’il finisse par se libérer de sa propre pensée.

Le plus grand danger n’est donc pas la machine. C’est l’homme. Nous sommes capables du génie et de la stupidité. De la beauté et de la barbarie. De construire des cathédrales et de détruire des villes. D’inventer des vaccins et des armes. D’écrire des poèmes et de déclencher des guerres. Nous sommes aussi ingénieux que nous sommes bêtes. Aussi créatifs que nous sommes insensés. L’histoire humaine est peut-être précisément cette contradiction.

L’homme changera-t-il avec ses machines ?

Et l’intelligence artificielle entre maintenant dans cette histoire. La littérature changera. La musique changera. Le cinéma changera. Le journalisme changera. L’école changera. Les métiers changeront. Les lois changeront. Les sociétés finiront par s’adapter. Mais quelque chose, lui, ne changera pas : l’homme. Avec ses contradictions. Ses peurs. Ses ambitions. Ses jalousies. Ses mensonges. Ses rêves. Son génie. Sa folie. Son besoin de créer et son incroyable capacité à détruire ce qu’il vient de créer.

C’est dans cette grande contradiction qu’il faut regarder la polémique autour de C’était ça ou mourir, le roman de l’écrivain haïtien Thélyson Orélien. Entre les accusations, les analyses sur l’utilisation de l’intelligence artificielle, les doutes, les réactions et les débats qui ont suivi, quelque chose de plus grand que le simple destin d’un roman est apparu. Une question : qu’allons-nous faire de l’intelligence artificielle lorsque nous ne saurons plus distinguer facilement ce qui est entièrement produit par l’homme de ce qui est produit avec la machine ?

Qu’est-ce qu’une œuvre humaine ?

Et derrière cette question se cache une autre question, beaucoup plus ancienne : qu’est-ce qui fait qu’une œuvre est humaine ? Est-ce la main qui l’écrit ? L’idée ? L’intention ? L’expérience vécue ? La souffrance ? L’imagination ? La capacité de raconter une histoire ? Ou simplement la conscience de celui qui dit : « ceci est mon œuvre » ?

L’intelligence artificielle vient fissurer une certitude que nous avons longtemps considérée comme évidente : l’œuvre serait nécessairement le prolongement direct de son auteur. Le débat autour de ce roman nous oblige à regarder quelque chose que nous préférerions peut-être éviter. Nous entrons dans une époque où la production d’une œuvre ne sera plus nécessairement une preuve suffisante de son origine. Une époque où le talent devra peut-être être accompagné de transparence. Une époque où l’auteur devra expliquer non seulement ce qu’il a créé, mais parfois comment il l’a créé. Et cela change tout.

Quand un roman devient le miroir d’Haïti

Mais l’histoire de C’était ça ou mourir raconte peut-être encore autre chose. Elle raconte Haïti. Elle raconte cette étrange expérience haïtienne d’être observé avec une attention particulière, jugé avec rigueur, puis parfois condamné sur la base d’un soupçon avant même que toutes les preuves soient établies. Il faut pourtant être prudent. Un soupçon n’est pas une preuve. Une accusation n’est pas une condamnation. Une analyse n’est pas nécessairement un verdict. Et une machine qui produit un texte ne suffit pas, à elle seule, à déterminer la valeur morale ou littéraire de celui qui l’a utilisée.

Entre le flou, le vide, les bruits et le silence, il reste une chose que nous devons préserver : la vérité. Car Jonas, le personnage de ce roman, dépasse peut-être désormais Jonas. Il devient une figure. Une figure de l’homme placé devant le tribunal du regard des autres. Un homme que l’on veut comprendre, classer, juger. Un homme qui devient plus grand que l’histoire qu’on raconte sur lui.

Le roman est peut-être devenu plus grand que le roman

Et peut-être est-ce là que ce roman rejoint l’histoire de l’intelligence artificielle. Nous voulons tellement savoir qui a écrit, qui a copié, qui a créé, qui a triché, qui a utilisé la machine, que nous risquons parfois d’oublier la question fondamentale : qu’est-ce que cette histoire nous dit de nous-mêmes ?

L’histoire de ce roman est peut-être désormais plus grande que le roman lui-même. Parce qu’elle nous oblige à regarder notre époque dans le miroir. Et ce miroir ne nous montre pas seulement l’intelligence artificielle. Il nous montre nous-mêmes. L’homme devant sa création. L’homme devant son propre génie. L’homme devant sa propre peur. L’homme devant la possibilité terrifiante de ne plus être nécessaire à certaines choses qu’il accomplissait autrefois.

Mais l’homme n’a jamais été défini uniquement par ce qu’il pouvait faire. Il est aussi défini par sa capacité à penser ce qu’il fait. À lui donner un sens. À le remettre en question. À imaginer autre chose. À créer ce qui n’existait pas. À se demander pourquoi il existe. C’est peut-être cela qui nous séparera encore longtemps de nos machines. Pas la vitesse. Pas la mémoire. Pas le calcul. Mais cette étrange capacité à regarder le monde et à demander : pourquoi ? Puis : pourquoi pas ? Et enfin : et si nous faisions autrement ?

L’homme contre sa propre paresse

C’est pourquoi le véritable combat de l’ère de l’intelligence artificielle ne sera pas celui de l’homme contre la machine. Ce sera celui de l’homme contre sa propre paresse. Contre son refus d’apprendre. Contre son refus de penser. Contre son refus de changer.

Si l’homme arrête de penser librement, il mourra. S’il n’apprend pas à penser et à remettre ses apprentissages en question, il mourra. S’il s’enferme dans ses propres créations, il deviendra leur prisonnier. S’il refuse d’évoluer, de créer et de dominer intelligemment ses outils, il sera dépassé par eux.

Ce sera ça ou mourir

Nous sommes humains. C’est notre faiblesse. Mais c’est aussi notre plus grande force. L’humanité est peut-être la chose la plus extraordinaire qui soit arrivée au reste de l’existence. Et il serait étrange qu’un humain puisse affirmer le contraire. Car pour penser que l’humanité ne vaut rien, il faut encore être humain pour le penser.
Alors, devant la machine, choisissons de rester ce que nous avons toujours été : imparfaits, contradictoires, fous, géniaux, créatifs, capables du pire et capables du meilleur, mais surtout capables de penser. Parce que le jour où l’homme cessera de penser pour laisser penser la machine à sa place, ce ne sera pas la machine qui aura gagné. Ce sera l’homme qui aura abandonné.

Et cette histoire-là, contrairement à toutes les autres, pourrait réellement être : Ce sera ça ou mourir.

Vant Bèf Info (VBI)


Discover more from Vant Bèf Info (VBI)

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *