Il faut sauver les soldats salvadoriens. Et après ?
Par Wandy CHARLES

Quatre hommes disparus à Santo, une parole présidentielle engagée, des forces spéciales dépêchées en Haïti : le sauvetage des militaires salvadoriens prend une dimension qui dépasse désormais leur seul sort. Le rapprochement avec Il faut sauver le soldat Ryan vient à l’esprit. Mais ici, aucun scénario ne garantit le dénouement. Des vies sont en jeu, et derrière elles se profilent l’honneur d’un État, la crédibilité d’une force internationale et l’autorité d’un président qui a publiquement exigé leur retour.
Port-au-Prince, 24 octobre 2026.- Il faut retrouver ces hommes. Leur nationalité ne diminue ni leur droit à la vie ni la responsabilité de ceux qui les ont envoyés en mission. Leurs familles attendent des nouvelles, leurs compagnons espèrent leur retour. Aucun calcul politique ne doit effacer cette réalité première. Avant d’incarner un enjeu diplomatique ou militaire, ces quatre disparus sont des êtres humains.
Mais depuis que Nayib Bukele a pris la parole, l’affaire a changé d’échelle. Le président salvadorien a annoncé une opération de sauvetage et averti les ravisseurs qu’une réponse plus ferme suivrait si les militaires n’étaient pas rendus vivants et indemnes. Il a engagé son autorité. Désormais, ses déclarations seront jugées à l’aune des résultats.
Une parole présidentielle n’est pas sans conséquence. Elle fixe un cap, mobilise un appareil d’État, suscite des attentes. Elle expose aussi son auteur. En haussant le ton, Bukele s’est placé en première ligne d’une épreuve dont il ne maîtrise pas toutes les données. L’envoi de forces spéciales donne une traduction concrète à cet engagement. Reste à franchir la distance, parfois redoutable, entre la puissance déployée et l’objectif atteint.
Pour le dirigeant salvadorien, dont l’image politique repose largement sur la fermeté face aux gangs, le défi est de taille. Le terrain haïtien ne se laisse pas réduire à une formule. Les groupes armés y connaissent les accès, les replis et les populations qu’ils prennent en étau. Une réputation ne tient pas lieu de renseignement ; une menace ne remplace pas une coordination efficace. La détermination compte, mais elle doit trouver son prolongement dans la maîtrise des opérations.
L’honneur militaire entre également en ligne de compte. Une armée qui cherche ses hommes adresse un message à tous ceux qu’elle déploie : vous ne serez pas abandonnés. Cette assurance soutient le moral des troupes et la confiance envers le commandement. Les pays contributeurs observent, eux aussi, la capacité du dispositif à porter secours à ses membres. À travers quatre hommes, c’est donc une part du lien de confiance entre les contingents et leurs responsables qui se trouve éprouvée.
Les gangs peuvent, de leur côté, chercher à transformer cette affaire en trophée. Tenir en échec des forces étrangères leur offrirait un levier d’intimidation et de propagande. Leur retirer cette possibilité constitue un enjeu réel. Encore faut-il mesurer la réussite à ce qui importe : récupérer les disparus, protéger les civils et empêcher que l’attaque ne devienne un moyen durable de pression sur la mission.
Le soutien américain donne à ce dossier une portée supplémentaire. Washington a condamné l’embuscade et affirmé sa volonté de contribuer au retour des militaires. Ceux-ci appartiennent, par ailleurs, à une force autorisée par le Conseil de sécurité. Ce cadre international engage une responsabilité collective, sans pour autant valoir approbation de chaque menace ou de chaque choix opérationnel.
C’est précisément là que surgit la question haïtienne. Si une telle mobilisation peut être déclenchée pour retrouver quatre soldats, comment la prolonger au bénéfice d’une population qui subit les enlèvements, les attaques et les déplacements forcés ? L’interrogation ne retire rien à l’urgence du sauvetage. Elle réclame que la même exigence de protection trouve une traduction durable dans la vie des Haïtiens.
Car les familles haïtiennes attendent, elles aussi. Elles cherchent des proches, abandonnent des maisons, redoutent un trajet, renoncent à une activité. Leur détresse ne bénéficie pas toujours d’un écho international. Elle n’en constitue pas moins la raison d’être de l’assistance sécuritaire apportée au pays.
L’opération de Santo, à Croix-des-bouquets place ainsi les forces engagées devant une double obligation : secourir leurs hommes et démontrer que leur présence peut améliorer la sécurité de ceux qu’elles sont venues aider à protéger. Une récupération réussie serait un soulagement immense. Elle ne suffirait pas à solder la crise. Il faudrait encore empêcher les groupes armés de reprendre leurs positions, rétablir la circulation et permettre aux habitants de vivre sans attendre la prochaine attaque.
La pression de l’honneur et de l’image ne doit pas faire perdre de vue cette finalité. Une opération de sauvetage ne saurait devenir une course à la démonstration spectaculaire. Les civils de Santo ne doivent pas payer le prix d’une bataille de prestige. La force tire aussi sa légitimité de sa capacité à discerner, à protéger et à rendre compte.
Il faut sauver les soldats salvadoriens. Il faut honorer l’engagement pris envers eux et leurs familles. Mais après leur retour espéré, les avions repartiront-ils avec la détermination qui les a fait venir ?
Haïti attend que cette mobilisation ouvre une voie plus durable : celle d’une sécurité qui ne se déclenche pas seulement lorsqu’un État étranger voit son honneur défié, mais qui s’exerce chaque jour pour que les habitants de ce pays puissent enfin rentrer chez eux vivants.
Vant Bef Info (VBI)
Discover more from Vant Bèf Info (VBI)
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
