Haïti – Blocage de la Route nationale #2 : 10 présidents, dont 9 du CPT, 5 Premiers ministres, 4 ministres de l’Intérieur, 5 de la Défense et 4 DG de la PNH, mais toujours pas de solution au calvaire pour se rendre dans le Sud
Depuis le 1er juin 2021, quitter Port-au-Prince pour rejoindre le Sud d’Haïti est devenu une véritable épreuve. La prise de contrôle de Martissant par les groupes armés, suivie de leur expansion vers Carrefour, Mariani et Gressier, a progressivement rendu la Route nationale numéro 2 (RN2) difficilement praticable. Pour les habitants du Sud, du Sud-Est, des Nippes et de la Grand’Anse, rejoindre la capitale ou en sortir implique désormais des détours, des risques, des dépenses supplémentaires et, pour certains, le recours au transport maritime.

Port-au-Prince, 26 septembre 2026.
Cinq ans de routes coupées
La crise de la RN2 avait commencé alors que Jovenel Moïse était encore président. Le 1er juin 2021, les affrontements et la prise de contrôle de Martissant par les groupes armés avaient pratiquement paralysé la circulation entre Port-au-Prince et le Sud. Quelques semaines plus tard, dans la nuit du 6 au 7 juillet, le président Jovenel Moïse était assassiné dans sa résidence. Claude Joseph était alors Premier ministre par intérim et dirigeait le gouvernement. Après l’assassinat du chef de l’État, plusieurs gouvernements et structures de transition se sont succédé, sans parvenir à rétablir durablement cette liaison terrestre.
Après Jovenel Moïse, neuf personnalités ont siégé au Conseil présidentiel de transition : Edgard Leblanc Fils, Leslie Voltaire, Fritz Alphonse Jean, Laurent Saint-Cyr, Smith Augustin, Louis Gérald Gilles, Emmanuel Vertilaire, Régine Abraham et Frinel Joseph. Le CPT a ensuite connu plusieurs changements dans sa présidence tournante et dans sa composition politique. Pendant cette période, la situation sécuritaire sur la RN2 n’a pas connu d’amélioration durable.
À la Primature, Claude Joseph, Ariel Henry, Michel Patrick Boisvert, Garry Conille et Alix Didier Fils-Aimé se sont succédé depuis le début de cette crise. Claude Joseph était à la tête du gouvernement lorsque la situation à Martissant avait déjà rendu la liaison avec le Sud extrêmement difficile. Il est aujourd’hui candidat d’EDE à la présidentielle de 2026 et affirme disposer de solutions pour sortir le pays de la crise et rétablir la circulation sur les axes contrôlés par les groupes armés. Son passage à la Primature en 2021 demeure toutefois une partie de son parcours politique.
Des responsables de la sécurité qui se succèdent
Au ministère de l’Intérieur, plusieurs responsables se sont succédé depuis 2021, notamment Louis Gonzague Edner Day, Liszt Quitel, Ariel Henry et Paul Antoine Bien-Aimé, avec des périodes d’intérim selon les changements de gouvernement. Pendant ce temps, la situation sur les grands axes routiers du pays continuait de se détériorer.
Au ministère de la Défense, plusieurs responsables ont également occupé le portefeuille pendant cette période, parmi lesquels Jean W. Dorneval, Enold Joseph, Jean-Marc Bernier Antoine et Jean-Michel Moïse. Les changements à la tête de ces institutions n’ont pas permis de rétablir durablement la circulation sur la RN2.
À la tête de la Police nationale d’Haïti, Léon Charles dirigeait l’institution au moment où Martissant est tombé sous le contrôle des groupes armés. Frantz Elbé lui a succédé en octobre 2021, avant le retour de Rameau Normil à la direction générale en juin 2024. André Jonas Vladimir Paraison a ensuite pris la direction de la PNH en août 2025. Quatre directeurs généraux se sont donc succédé depuis le début de cette crise, alors que la RN2 demeure largement inaccessible aux usagers dans des conditions normales.
Une route nationale devenue une frontière
Il faut rappeler que la RN2 constitue l’unique grand axe routier reliant Port-au-Prince aux départements du Grand Sud. Elle assure non seulement le déplacement des personnes, mais aussi l’acheminement des produits agricoles et des marchandises vers les marchés. Sa situation affecte donc directement les transporteurs, les commerçants, les producteurs et les consommateurs.
La RN1 connaît elle aussi des problèmes de sécurité et la présence de groupes armés sur certains tronçons, mais elle demeure accessible sur plusieurs portions. Pour les habitants du Sud, la situation est différente, puisque leur principale liaison terrestre avec Port-au-Prince reste fortement perturbée depuis 2021. En 2024, l’IHSI relevait que les difficultés rencontrées sur les RN1 et RN2, qui desservent neuf départements sur dix, avaient fortement affecté l’approvisionnement du pays.
La mer, dernier recours
Pour contourner les secteurs dangereux, le transport maritime commercial s’est imposé comme une alternative pour une partie des voyageurs et des opérateurs économiques. Des navires assurent le transport de passagers et de marchandises entre différents points de la côte, permettant ainsi à certains habitants de rejoindre le Sud sans emprunter les zones sous contrôle des groupes armés. Cette solution reste toutefois coûteuse et comporte elle-même des risques.
Dans un rapport publié en 2024, les Nations unies indiquaient qu’un conteneur transporté du port de l’APN à Port-au-Prince jusqu’à Petit-Goâve pouvait coûter entre 500 et 700 dollars par voie maritime, contre environ 150 dollars par la route avant novembre 2023. Le même rapport faisait état de l’attaque d’un bateau dans la zone de Mariani, le 6 janvier 2024, au cours de laquelle sept personnes avaient été tuées.
Le transport aérien reste, pour sa part, hors de portée d’une grande partie de la population en raison de son coût. Pour ceux qui doivent absolument se rendre dans le Sud, la mer constitue donc souvent le principal recours.
« J’ai dû débourser près de 100 000 gourdes »
Le coût du déplacement peut atteindre des montants qui dépassent largement les moyens de nombreuses familles. « Pour me rendre dans le Sud avec mes enfants et quelques affaires, j’ai dû débourser près de 100 000 gourdes. Et cela, en supplément des frais des chauffeurs. C’est une situation intenable juste pour se rendre chez soi », témoigne une habitante qui requiert l’anonymat.
Pour contourner les zones contrôlées par les groupes armés, certains voyageurs doivent multiplier les moyens de transport, emprunter des routes secondaires et payer davantage pour atteindre leur destination. Un déplacement autrefois ordinaire se transforme ainsi en une dépense exceptionnelle.
Un choc pour l’économie
Les conséquences de cette situation dépassent les déplacements. Elles touchent l’approvisionnement des marchés et l’activité économique. Selon les comptes nationaux de l’IHSI, le PIB haïtien a reculé de 4,2 % en 2024. Le commerce a enregistré une baisse de 8,3 %, tandis que le transport et l’entreposage ont reculé de 13,6 %. L’ensemble regroupant le commerce, le transport, l’entreposage, l’hébergement et la restauration a connu une contraction de 9,6 %.
Ces résultats ne peuvent pas être attribués uniquement aux difficultés de la RN2, mais ils permettent de mesurer l’ampleur des contraintes qui affectent la circulation des personnes et des marchandises dans le pays. Dans le Sud, les producteurs et les commerçants doivent également supporter l’augmentation du coût du transport. Une marchandise qui ne peut plus emprunter normalement la route doit être acheminée autrement, avec des dépenses supplémentaires qui finissent par se répercuter sur les consommateurs.
Que fait réellement l’État ?
Des opérations ont été annoncées au cours des dernières années pour tenter de reprendre le contrôle des zones occupées par les groupes armés. En septembre 2026, la Police nationale d’Haïti a encore annoncé des opérations à Gressier, notamment contre des positions attribuées aux gangs et des barricades installées sur la RN2.
Pour les habitants, le résultat attendu reste pourtant le même. Ils veulent pouvoir circuler normalement sur cet axe sans avoir à négocier leur passage, payer des sommes supplémentaires ou exposer leur vie à un danger permanent. Après cinq années, l’absence de rétablissement durable alimente chez une partie de la population un sentiment d’abandon. Les gouvernements se sont succédé, les stratégies ont changé et les opérations ont été annoncées, mais les conditions normales de circulation ne sont toujours pas revenues.
Des élections annoncées dans un pays toujours coupé
Cette réalité intervient alors qu’Haïti se prépare à organiser des élections nationales après plusieurs années sans scrutin de ce type. La circulation des candidats, des électeurs, du personnel électoral et du matériel nécessaire au scrutin dépendra aussi de la situation sécuritaire sur les principaux axes du pays.
La RN2 représente ainsi bien plus qu’une route devenue difficilement praticable. Elle met en évidence les difficultés persistantes de l’État à garantir la libre circulation des citoyens sur une partie importante du territoire national.
Depuis le 1er juin 2021, les habitants du Sud attendent de pouvoir reprendre normalement cet axe qui devrait leur permettre de rejoindre la capitale sans avoir à payer le prix exorbitant de l’insécurité.
Moïse François
Vant Bèf Info (VBI)
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