Cinq ans après la mort de Jovenel Moïse, Haïti laisse la justice américaine prendre le relais
Par Aristilde Deslande
Dix-huit personnes détenues en Haïti dans le cadre de l’assassinat de Jovenel Moïse ont été transférées aux États-Unis le 20 septembre. Parmi elles figurent Joseph Félix Badio et 17 anciens militaires colombiens. Elles doivent désormais comparaître devant la justice fédérale américaine.

Pétion-Ville, 21 septembre 2026.
Cinq ans après la mort du président haïtien, le symbole est difficile à ignorer.
Haïti avait les détenus. Les États-Unis auront le procès.
Port-au-Prince, le 21 septembre 2026. —Le gouvernement haïtien présente ce transfert comme une mesure de coopération judiciaire. Le ministère de la Justice reconnaît toutefois que la procédure engagée en Haïti depuis cinq ans n’a toujours pas abouti à un procès. Dans le même temps, la procédure américaine a déjà produit des arrestations, des poursuites et des condamnations.
Le dossier de Jovenel Moïse pose donc une question qui dépasse largement son assassinat : que vaut une justice nationale qui n’arrive pas à juger l’assassinat de son propre président ?
Une vieille histoire de présidents tués sans véritable justice
Le plus troublant est que Jovenel Moïse n’est pas le premier président haïtien à mourir violemment au pouvoir.
Jean-Jacques Dessalines a été assassiné au Pont-Rouge le 17 octobre 1806.
Sylvain Salnave a été capturé, jugé, condamné puis exécuté en 1870. Son procès reste toutefois inscrit dans un contexte de guerre politique et de renversement du pouvoir.
Cincinnatus Leconte est mort le 8 août 1912 dans l’explosion du Palais national. Les circonstances de sa mort sont restées controversées. Certaines sources historiques parlent d’une explosion accidentelle de munitions. D’autres évoquent un assassinat. Aucune vérité judiciaire définitive n’a permis de trancher cette controverse.
Vilbrun Guillaume Sam a été tué par une foule le 27 juillet 1915, après le massacre de prisonniers politiques. Sa mort a immédiatement plongé le pays dans une nouvelle crise politique et précédé l’occupation américaine.
Puis est venu Jovenel Moïse.
Tué dans sa résidence privée dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021.
Et cinq ans plus tard, une question historique revient avec une brutalité nouvelle : qui, en Haïti, a réellement été jugé pour avoir tué un président ?
Dessalines : même son assassinat n’a pas été instruit
Le cas de Dessalines est particulièrement révélateur.
Le premier chef d’État de l’Haïti indépendante a été assassiné en 1806. Pourtant, selon Le Nouvelliste, son assassinat n’a jamais fait l’objet d’une véritable instruction judiciaire et aucune enquête officielle n’a été ouverte depuis.
Le premier président de l’Haïti indépendante a donc été tué.
L’État a continué.
Le pouvoir a changé de mains.
Mais la justice n’a pas produit la vérité judiciaire attendue.
Deux siècles plus tard, le problème semble toujours nous poursuivre.
Leconte et Sam : deux morts, deux énigmes
La mort de Cincinnatus Leconte illustre une autre forme d’impunité.
Le président meurt dans l’explosion du Palais national. Des récits historiques ont parlé d’accident. D’autres ont soutenu qu’il s’agissait d’un assassinat maquillé.
Mais là encore, le pays n’a pas produit une vérité judiciaire suffisamment solide pour fermer définitivement le dossier.
Trois ans plus tard, Vilbrun Guillaume Sam connaît une fin encore plus brutale.
Après le massacre de prisonniers politiques, il est capturé dans la légation française et lynché par une foule. Le lendemain, les troupes américaines débarquent en Haïti.
Dans ces trois affaires — Dessalines, Leconte, Sam — l’histoire a retenu les morts.
Elle n’a pas retenu de véritables procès permettant d’établir judiciairement toutes les responsabilités.
Les présidents sont morts. La justice, elle, est restée silencieuse.
Et Jovenel Moïse ?
C’est ici que l’histoire devient presque ironique.
Jovenel Moïse semble être le premier président haïtien de cette longue série dont l’assassinat pourrait véritablement déboucher sur un procès contemporain permettant d’examiner les responsabilités dans un cadre judiciaire structuré.
Mais ce procès ne se tiendra pas en Haïti.
Il se déroule aux États-Unis.
En mai 2026, un jury fédéral de Miami a condamné quatre hommes pour leur rôle dans le complot ayant conduit à l’assassinat du président haïtien. Le Département américain de la Justice indique également que huit autres co-conspirateurs ont plaidé coupable.
Le 20 septembre, 18 personnes ont été transférées de Haïti vers la Floride. Trente personnes sont inculpées dans le volet américain du dossier.
Pour une fois, l’assassinat d’un président haïtien semble avoir une chance d’aboutir à une vérité judiciaire. Mais cette vérité risque d’être produite à Miami plutôt qu’à Port-au-Prince.
Voilà le paradoxe.
La justice que Jovenel Moïse critiquait
Le paradoxe est encore plus fort lorsque l’on se souvient des propres déclarations de Jovenel Moïse.
En décembre 2017, lors d’un déplacement en France, le président avait accusé une cinquantaine de juges de corruption. Le CSPJ avait rejeté ces accusations et dénoncé une atteinte à l’indépendance judiciaire.
Il faut toutefois être précis : les accusations présidentielles n’établissaient pas, à elles seules, la culpabilité des magistrats concernés.
Quelques mois auparavant, devant l’Assemblée générale de l’ONU, Jovenel Moïse avait pourtant affirmé que son gouvernement menait une « lutte acharnée contre la corruption » et voulait renforcer les institutions publiques.
Il dénonçait donc les faiblesses de la justice.
Il promettait de renforcer l’État.
Puis il a été assassiné.
Et aujourd’hui, la justice haïtienne n’arrive toujours pas à juger ceux qu’elle détenait dans son propre dossier.
Le problème n’est pas né avec Jovenel
Il serait toutefois trop facile de faire de Jovenel Moïse le responsable de cette situation.
Le problème est beaucoup plus ancien que lui.
Les rapports successifs sur Haïti ont documenté les difficultés de la justice : manque de moyens, corruption, pressions, problèmes d’indépendance, détentions préventives prolongées, grèves et insécurité.
En 2022, le Département d’État américain indiquait que seulement six des 18 juridictions haïtiennes avaient tenu des procès criminels au mois d’août.
En 2023, il faisait encore état de graves problèmes concernant l’indépendance judiciaire.
En 2023 également, le CSPJ avait examiné 164 dossiers de magistrats dans le cadre du processus de certification. Trente-neuf n’avaient pas été certifiés. Douze autres n’avaient pas obtenu le renouvellement de leur certification en février 2024.
Ces chiffres ne permettent pas d’accuser toute la magistrature.
Ils montrent cependant une institution en difficulté.
Et c’est cette institution qui devait juger l’assassinat d’un président.
Une instruction n’est pas un procès
Le dossier haïtien n’est pourtant pas vide.
Le juge d’instruction Walter Wesser Voltaire a interrogé de nombreuses personnes et délivré des mandats d’arrêt. Des dizaines de personnes ont été inculpées.
Mais une instruction n’est pas un procès.
Une inculpation n’est pas une condamnation.
Un mandat d’arrêt n’est pas une vérité judiciaire.
C’est précisément là que le bât blesse.
Cinq ans après le 7 juillet 2021, Haïti n’a toujours pas franchi l’étape du procès.
Pendant ce temps, les États-Unis ont déjà obtenu des condamnations et s’apprêtent à juger de nouveaux accusés.
Haïti ne renonce pas officiellement. Mais elle passe le relais.
Le gouvernement haïtien affirme ne pas abandonner son dossier.
Selon le ministère de la Justice, les informations et éléments de preuve recueillis dans le cadre de la coopération avec les États-Unis pourront contribuer aux investigations menées en Haïti. Le gouvernement présente donc le transfert comme un moyen de faire avancer la procédure.
Juridiquement, Haïti ne ferme donc pas nécessairement le dossier.
Mais politiquement et symboliquement, le message est beaucoup plus brutal.
Le pays qui a perdu son président n’est pas celui qui va, pour l’instant, juger une partie importante des personnes poursuivies dans son assassinat.
C’est l’Amérique qui va le faire.
Le véritable procès est aussi celui de l’État haïtien
Il ne faut pas demander à la justice américaine de résoudre les problèmes de la justice haïtienne.
Les tribunaux américains peuvent juger les personnes relevant de leur compétence.
Ils peuvent établir des responsabilités.
Ils peuvent produire des éléments de preuve.
Mais ils ne peuvent pas reconstruire l’institution judiciaire haïtienne.
Ils ne peuvent pas rendre à Haïti la capacité de juger ses propres crimes politiques.
Et c’est là que l’affaire Jovenel Moïse devient plus grande que Jovenel Moïse.
Dessalines a été assassiné.
Salnave a été jugé dans le contexte de son renversement.
Leconte est mort dans une explosion dont les circonstances restent controversées.
Vilbrun Guillaume Sam a été lynché.
Jovenel Moïse a été assassiné dans sa résidence.
À travers ces morts, l’histoire haïtienne a accumulé des cadavres. Mais elle a produit trop peu de vérités judiciaires.
Cinq ans après Jovenel Moïse, la justice américaine semble aujourd’hui avoir pris le relais.
Peut-être est-ce une chance pour que la vérité judiciaire avance.
Mais si un pays doit attendre qu’un tribunal étranger juge l’assassinat de son propre président, il ne devrait pas seulement demander : qui a tué Jovenel Moïse ?
Il devrait aussi demander :
Pourquoi notre justice n’a-t-elle pas été capable de le juger elle-même ?
C’est peut-être là le véritable procès.
Pas seulement celui des assassins présumés de Jovenel Moïse.
Celui de l’État haïtien.
Vant Bèf Info (VBI)
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