Quand le peuple haïtien compte sur un État défaillant pour sa sécurité
Depuis cinq ans, Haïti vit l’un des épisodes les plus sanglants de son histoire. L’attaque perpétrée à Martissant le 1er juin 2021, sous la présidence de Jovenel Moïse et le gouvernement de Claude Joseph, alors Premier ministre, n’a pas été suivie d’une réponse appropriée de l’État. La perte de contrôle de cette zone a largement contribué à encourager les groupes armés à étendre leur influence et à conquérir de nouveaux territoires.

Port-au-Prince, 27 août 2026.- qui apparaissait alors comme une nouvelle flambée de violence est devenu, au fil des années, une véritable crise de souveraineté. Des routes nationales sont devenues impraticables. Des quartiers entiers ont été vidés de leurs habitants. Des institutions censées incarner l’autorité de l’État ont été abandonnées, attaquées ou détruites.
L’attaque meurtrière perpétrée récemment à Kenscoff est le dernier épisode en date de cette longue série. Elle met une nouvelle fois à nu les faiblesses de l’État haïtien et son incapacité à assurer la sécurité d’une population qui vit dans la peur, le deuil et l’attente d’une réponse à la hauteur de la situation.
Après Martissant, après tant d’autres territoires perdus, après des années de massacres, d’enlèvements et de déplacements forcés, Kenscoff rappelle une réalité devenue difficile à nier : les groupes armés continuent de gagner du terrain pendant que l’État peine à reprendre le contrôle des espaces qu’il a perdus.
Pour une population déjà profondément meurtrie, le constat est d’autant plus douloureux qu’elle ne demande pourtant rien d’extraordinaire. Elle veut pouvoir vivre, circuler, travailler, envoyer ses enfants à l’école et dormir sans craindre qu’une nouvelle attaque ne détruise sa maison ou n’emporte un proche. Elle veut simplement retrouver son pays en paix.
Mais, à chaque nouvelle offensive, les autorités donnent davantage l’impression de courir derrière les événements plutôt que de les prévenir.
Quand les symboles de l’État tombent
Le symbole est particulièrement brutal dans le système carcéral. Les trois établissements pénitentiaires les plus emblématiques de la région métropolitaine — le Pénitencier national, la prison civile de la Croix-des-Bouquets et la prison pour femmes de Cabaret — ont été attaqués ou détruits par les groupes armés.
En mars 2024, l’assaut contre le Pénitencier national et la prison de la Croix-des-Bouquets a permis l’évasion de milliers de détenus. Quelques semaines plus tard, l’ONU faisait état de trois prisons détruites par les gangs.
La même scène s’est répétée avec les commissariats. Des postes de police ont été pillés, incendiés, démolis ou abandonnés. En mai 2024 seulement, plusieurs sous-commissariats de la région métropolitaine ont été sévèrement endommagés lors d’attaques coordonnées.
Le message envoyé était difficile à interpréter autrement : l’État n’était plus en mesure de protéger certains de ses propres symboles d’autorité.
À cette perte de contrôle s’ajoutent des communes entières où la présence de l’État est devenue quasiment inexistante. Croix-des-Bouquets, Carrefour, Mirebalais ou encore Cabaret se retrouvent, par endroits, sous le contrôle de groupes armés qui imposent leur loi, contrôlent les axes de circulation et décident de la vie quotidienne des populations.
Dans ces territoires, les institutions publiques ont reculé au point de laisser un vide que les groupes criminels se sont empressés de remplir. Pour les habitants, la question n’est plus seulement de savoir si l’État peut les protéger, mais s’il est encore réellement présent.
Port-au-Prince, symbole d’un État qui recule
À Port-au-Prince, le constat est encore plus saisissant. Le centre-ville, autrefois cœur administratif et commercial du pays, s’est progressivement vidé de ses habitants et de ses activités.
Le Stade Sylvio Cator, principal temple du football haïtien, a été envahi et vandalisé par des groupes armés en 2024. L’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti, le plus grand établissement hospitalier public du pays, a été fermé en raison de l’insécurité avant d’être incendié par des gangs en février 2025.
Même l’aéroport international Toussaint-Louverture, porte d’entrée aérienne de la capitale, a été contraint de fermer pendant près de trois mois en 2024 après des attaques liées à la violence des gangs.
À ce stade, une question s’impose : que reste-t-il d’un État lorsque ses routes ne sont plus sûres, lorsque ses prisons sont détruites, lorsque ses commissariats sont attaqués, lorsque son principal hôpital est incendié et lorsque son principal stade est occupé par des groupes armés ?
Des chiffres qui racontent une tragédie humaine
La réponse se trouve aussi dans le quotidien de la population.
Pendant des années, des milliers de personnes ont été kidnappées contre rançon. En 2024 seulement, les Nations unies ont recensé 1 494 enlèvements. La même année, 5 626 personnes ont été tuées et 2 213 blessées dans le contexte de la violence des gangs, des groupes d’autodéfense et des opérations policières.
En 2025, le BINUH a recensé 9 063 homicides sur l’ensemble du territoire. Une partie importante de ces décès est liée aux affrontements entre gangs, aux opérations policières et aux groupes d’autodéfense.
Entre le 1er mars 2025 et le 15 janvier 2026, les données vérifiées par l’ONU faisaient encore état d’au moins 5 519 personnes tuées et 2 608 blessées.
Ces chiffres ne sont pas de simples statistiques. Derrière chacun d’eux se trouve une famille, un enfant, un parent, un commerçant, un étudiant, un chauffeur, un agriculteur ou un policier.
Ils racontent une société qui s’habitue progressivement à la mort parce qu’elle n’a plus la certitude que l’État sera là pour empêcher le prochain drame.
Les policiers eux-mêmes sont devenus des cibles. Certains ont été tués. D’autres ont dû abandonner des commissariats devenus impossibles à défendre.
Dans certains quartiers, la présence de l’État se résume désormais à quelques patrouilles sporadiques, alors que les groupes armés disposent d’armes, de réseaux, de moyens financiers et d’une capacité de mobilisation que les institutions publiques peinent à contenir.
Quand la population doit se protéger elle-même
Nazon, Solino, Carrefour-Feuilles et d’autres quartiers ont connu des périodes de combats, de déplacements massifs et de résistance.
Mais une réalité demeure : les espaces qui parviennent encore à tenir face aux groupes armés sont souvent ceux où les habitants ont été contraints de s’organiser eux-mêmes pour protéger leurs maisons et leurs familles.
Autrement dit, dans plusieurs zones du pays, la population ne demande plus seulement à l’État de faire son travail. Elle tente de survivre en attendant qu’il le fasse.
L’Artibonite, quand l’insécurité menace aussi l’alimentation
Le phénomène a également quitté les limites de Port-au-Prince.
Dans l’Artibonite, la violence a frappé directement le cœur de l’économie rurale. Des agriculteurs sont soumis à des taxes imposées par les gangs pour accéder aux terres et aux infrastructures agricoles.
La pression exercée sur les paysans, combinée à la destruction des infrastructures d’irrigation et aux effets du changement climatique, réduit la production et pousse des familles à abandonner leurs terres.
L’Artibonite est pourtant l’une des principales régions agricoles du pays. Lorsque le paysan ne peut plus cultiver sa terre parce qu’il doit négocier son passage avec un groupe armé, ce n’est pas seulement la sécurité qui s’effondre.
C’est aussi la capacité du pays à se nourrir lui-même qui est attaquée.
Une crise humanitaire qui s’aggrave
La situation humanitaire donne la mesure de cet effondrement.
Les Nations unies estimaient que la violence avait forcé environ 1,4 million de personnes à quitter leur domicile en 2025, soit près de 12 % de la population. Plus de 5,7 millions de personnes faisaient également face à une insécurité alimentaire sévère.
En juin 2026, l’OIM faisait état de près de 1,47 million de personnes toujours déplacées et de plus de 5 900 personnes tuées en Haïti à la fin de 2025.
Et pendant que le pays s’effondre, les gouvernements se succèdent.
Des dirigeants qui changent, une réalité qui demeure
Les dirigeants changent. Les conseils se remplacent. Les ministres défilent. Les discours se renouvellent.
Mais la réalité quotidienne de la population reste largement la même.
Les promesses de rétablissement de l’autorité de l’État sont régulièrement annoncées, tandis que les territoires perdus s’accumulent.
L’instabilité politique est devenue presque permanente. Depuis une décennie, Haïti n’a pas organisé d’élections présidentielles. L’ONU rappelle elle-même que le pays tente désormais de renouer avec un processus électoral après dix ans sans scrutin présidentiel.
Cette instabilité ne produit pas seulement un vide politique. Elle produit aussi un vide institutionnel dans lequel les groupes armés ont trouvé l’espace nécessaire pour s’installer.
À cela s’ajoute une corruption qui continue de fragiliser les institutions. Des contrats publics conclus avec des entreprises étrangères atteignent parfois des montants considérables, alors même que l’État peine à assurer les services les plus élémentaires.
Lorsque des millions de dollars sont engagés au nom de la sécurité ou du développement sans que la population puisse constater une amélioration durable sur le terrain, la question de la transparence, de la reddition de comptes et de l’utilisation de l’argent public devient incontournable.
L’argent engagé aujourd’hui engage aussi, directement ou indirectement, l’avenir des générations qui devront payer les conséquences des décisions prises en leur nom.
Une jeunesse prise au piège
Il y a enfin une autre tragédie, moins visible, mais tout aussi dangereuse : la jeunesse haïtienne.
Une génération grandit dans un pays où trouver un emploi stable relève souvent du parcours du combattant, où les initiatives sont rarement suffisamment accompagnées et où les perspectives d’avenir se réduisent pour une partie de la population.
Dans un environnement où l’État ne parvient ni à garantir la sécurité ni à offrir suffisamment d’opportunités économiques, certains jeunes finissent par tomber sous l’influence des groupes armés.
Le recrutement des enfants et des jeunes par les gangs est devenu un problème documenté par les Nations unies.
C’est ainsi que le cercle se referme.
L’insécurité détruit l’économie. La faiblesse économique nourrit le chômage. Le chômage nourrit le désespoir. Le désespoir facilite le recrutement criminel. Le crime affaiblit davantage l’État. Et l’État affaibli laisse encore plus de terrain aux groupes armés.
L’impunité, autre visage de la faiblesse de l’État
Même l’assassinat du président Jovenel Moïse, survenu le 7 juillet 2021, n’a toujours pas débouché sur une véritable réponse judiciaire à la hauteur de la gravité de ce crime.
Le meurtre d’un chef d’État, dans un pays où l’impunité demeure l’une des grandes faiblesses institutionnelles, est devenu l’un des symboles les plus frappants de cette incapacité à rendre justice.
Les autorités haïtiennes peuvent bien multiplier les dispositifs, les opérations et les annonces.
Mais la question fondamentale reste ailleurs.
Comment parler de défense d’un territoire lorsque des commissariats sont détruits, que des prisons sont vidées, que des quartiers sont abandonnés, que des routes nationales sont bloquées, que des infrastructures publiques tombent aux mains des groupes armés et que des millions de citoyens vivent déplacés ou sous la menace permanente ?
Un État ne se mesure pas uniquement au nombre de policiers qu’il déploie ou au nombre de communiqués qu’il publie.
Il se mesure à sa capacité à protéger ses citoyens, à contrôler son territoire, à rendre justice, à garantir la circulation, à maintenir ses services publics et à offrir à sa jeunesse une raison de croire en l’avenir.
Après cinq années de violence qui n’a cessé de changer d’échelle, le peuple haïtien ne demande plus des promesses.
Il demande de retrouver son pays.
Et c’est précisément là que se trouve le plus grand échec de l’État haïtien.
Le peuple ne devrait jamais avoir à se demander si l’État viendra le défendre. Il devrait pouvoir considérer sa protection comme un droit, et non comme une faveur.
Moïse François
Vant Bèf Info (VBI)
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