Les gangs, l’autre pouvoir qui s’installe tranquillement dans certaines communes d’Haïti
Par Wandy CHARLES
Pendant longtemps, l’État haïtien a perdu du terrain. Aujourd’hui, dans plusieurs zones du pays, il a pratiquement disparu. À Croix-des-Bouquets, à Carrefour, dans une partie de Kenscoff, de Tabarre, de Delmas, de Cité Soleil ou encore de certaines localités du Centre et de l’Artibonite, ce ne sont plus les autorités de la République qui exercent le pouvoir. Ce sont les bandits armés.

Ils contrôlent les routes. Ils prélèvent des taxes. Ils autorisent ou interdisent les déplacements. Ils décident qui entre et qui sort. Ils imposent leurs règles. Ils rendent leurs propres « jugements ». Ils emprisonnent. Ils libèrent. Ils condamnent. Ils exécutent. L’État, dans sa fonction régalienne la plus fondamentale, celle de garantir la sécurité et de faire respecter la loi, est absent. Cette réalité n’est plus une perception. Elle est documentée par les Nations unies, les organisations de défense des droits humains et de nombreux médias internationaux.
Selon Human Rights Watch, les groupes armés ont consolidé en 2025 leur contrôle sur la majeure partie de la capitale et de sa zone métropolitaine. Les Nations unies estiment que près de 90 % de Port-au-Prince est aujourd’hui sous l’influence directe ou indirecte des gangs. Plus inquiétant encore, ces groupes poursuivent leur expansion vers de nouvelles communes et de nouveaux départements. Et le coût humain de cette progression est vertigineux.
Entre janvier 2025 et mars 2026, au moins 5 519 personnes ont été tuées et 2 608 blessées dans le contexte de la violence armée en Haïti. Rien qu’au premier trimestre de 2025, 1 617 personnes ont perdu la vie et 580 autres ont été blessées. Plus de 1,4 million d’Haïtiens ont été déplacés de force, abandonnant leurs maisons, leurs terres et parfois toute une vie derrière eux. Mais derrière ces chiffres se cache une autre réalité, moins commentée, plus insidieuse : l’émergence d’une justice criminelle de substitution.
Dans plusieurs territoires contrôlés par les groupes armés, les chefs de gangs se comportent désormais comme des magistrats autoproclamés. Des individus accusés de vol, de viol, de collaboration avec un groupe rival ou d’autres infractions sont capturés, interrogés, jugés et parfois exécutés sur-le-champ. Souvent, ces scènes sont filmées et diffusées sur les réseaux sociaux. Pour certains habitants épuisés par l’absence de l’État et l’impunité, ces pratiques peuvent donner l’illusion d’une forme d’ordre retrouvé.
Mais de quel ordre s’agit-il ? Avec quelle légitimité un chef de gang peut-il juger un citoyen ? Quelle expertise possède-t-il pour établir les faits ? Quelle procédure garantit les droits de la défense ? Qui vérifie les preuves ? Qui contrôle les abus ? Qui corrige les erreurs ? Dans un État de droit, la justice repose sur des principes universels : la présomption d’innocence, l’enquête, le contradictoire, le droit à la défense et la possibilité d’appel. Dans les territoires contrôlés par les gangs, ces garanties n’existent pas. L’accusation devient la preuve. Le soupçon devient la condamnation. La force devient le droit. Et la peur devient la loi.
Dans un tel système, les règlements de comptes personnels peuvent facilement se transformer en sentences de mort. Une dénonciation mensongère, une rivalité familiale, une jalousie ou un conflit économique peuvent suffire à faire basculer le destin d’un individu. Personne ne sait combien de personnes ont été injustement exécutées. Personne ne sait combien ont disparu après avoir été accusées à tort. Parce qu’il n’existe ni archives, ni enquêtes, ni recours. Seulement le silence. Cette situation place également les populations dans une position impossible.
Des milliers de familles vivent aujourd’hui sous le contrôle direct des groupes armés. Elles servent parfois de boucliers humains lors des affrontements. Elles sont contraintes de respecter des règles imposées par des hommes armés. Elles ne peuvent souvent pas quitter leur quartier sans risquer leur vie. Dans plusieurs zones, avoir un parent policier, militaire ou fonctionnaire de l’État peut être considéré comme une faute grave. Une simple relation familiale peut devenir une condamnation.
Les Nations unies rapportent par ailleurs une augmentation des exécutions sommaires, des violences sexuelles, de la traite d’enfants et des violations massives des droits humains dans les territoires dominés par les gangs. Le danger est immense. Car lorsqu’une organisation criminelle commence à rendre la justice, à collecter l’impôt, à contrôler les déplacements et à administrer un territoire, elle ne se contente plus d’exercer une activité criminelle. Elle se substitue à l’État. Et lorsqu’un État perd le monopole de la force, de la justice et de l’autorité sur une partie de son territoire, c’est l’idée même de la République qui vacille.
Haïti se trouve aujourd’hui face à cette réalité brutale. Le véritable enjeu n’est plus seulement de reprendre des quartiers ou de neutraliser des chefs de gangs. Il s’agit de restaurer l’autorité légitime de l’État, de rétablir la confiance dans la justice. Et de redonner aux citoyens ce qu’aucun gang ne pourra jamais leur offrir à savoir : des droits garantis par la loi plutôt que des faveurs accordées par la peur. Car une société où les criminels deviennent juges n’est pas une société qui retrouve l’ordre. C’est une société qui s’habitue à l’arbitraire. Et l’arbitraire est toujours le prélude à de nouvelles tragédies.
Vant Bef Info (VBI)
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