Haïti / Corruption : Que deviennent réellement les rapports d’enquête de l’ULCC ?

À l’occasion de la Journée internationale de lutte contre la corruption, célébrée ce 9 décembre, la question de l’efficacité des rapports produits par l’Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC) revient avec force dans le débat public. Bien que ces documents pointent régulièrement des dysfonctionnements graves au sein de l’administration haïtienne, leur impact réel demeure au cœur des interrogations. Pour ouvrir cette série d’articles, Vant Bèf Info explore les positions des acteurs de la société civile.

Port-au-Prince, 9 décembre 2025 — Pour un expert judiciaire et ancien ministre de la Justice, les rapports de l’ULCC posent un problème de fond : « Ils détruisent le principe constitutionnel et universel de la présomption d’innocence », affirme-t-il. Il rappelle que l’ULCC est une institution administrative dont les enquêtes devraient simplement permettre la saisine du parquet.
Selon lui, seul un juge d’instruction peut inculper, disculper ou renvoyer un citoyen, quelle que soit la gravité des faits décrits dans un rapport administratif. Il estime également que certains documents de l’ULCC relèvent davantage d’erreurs de gestion que de corruption avérée et met en garde contre une utilisation « populiste » de ces enquêtes qui pourraient servir d’armes politiques.

ECC : “Les rapports sont solides, mais la justice ne suit pas”

Pour Édouard L. Paultre, secrétaire exécutif d’Ensemble contre la Corruption (ECC), les enquêtes de l’ULCC respectent les normes techniques, légales et institutionnelles requises.
Il félicite par ailleurs l’institution pour sa réceptivité envers la société civile, citant l’exemple du rapport sur le patrimoine de l’ancien président Michel Joseph Martelly, réalisé suite à une demande officielle de l’ECC.

Toutefois, il pointe du doigt le silence persistant de la justice haïtienne face aux dossiers transmis :
« La justice ne fait aucun effort pour permettre à l’État de recouvrer les fonds détournés », déplore-t-il, appelant à un sursaut du système judiciaire.

ONLCC : un cadre légal incomplet et une autonomie limitée

De son côté, Ricardo Fleuridor, directeur exécutif de l’Observatoire National de Lutte Contre la Corruption (ONLCC), estime que l’ampleur de la corruption en Haïti nécessiterait « une dizaine d’institutions comme l’ULCC ».
Il souligne toutefois l’absence de suivi sérieux des rapports en raison des faiblesses chroniques du système judiciaire, également dépendant de l’Exécutif et donc limité dans son autonomie.

Le décret du 8 septembre 2004, fondant l’ULCC, comporte selon lui « trop de zones d’ombre », notamment concernant les pouvoirs d’arrestation et les modalités de transmission des dossiers aux juges d’instruction.
Le responsable évoque également un problème d’image, aggravé par des accusations récurrentes visant certains directeurs généraux de l’ULCC, dont la plus récente, adressée par l’ancien Premier ministre Jean Henry Céant.

68 rapports depuis 2020, mais très peu de suites judiciaires

Selon le directeur général de l’ULCC, Hans Jacques Ludwig Joseph, 68 rapports d’enquête ont été soumis à la justice entre juillet 2020 et décembre 2025. Pourtant, très peu ont abouti à des actions judiciaires concrètes.

Pour plusieurs observateurs, ce blocage s’explique par l’impunité persistante au sein de l’appareil judiciaire, mais aussi par un chevauchement des missions entre l’ULCC et d’autres institutions de contrôle, telles que la Cour des comptes, l’Inspection générale des finances ou la Commission nationale des marchés publics (CNMP).

Jean Allens Macajoux
Vant Bèf Info (VBI)


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