Haïti : quand l’État abdique face à l’économie informelle

En Haïti, l’économie se façonne au rythme de la survie. L’État peine à encadrer des activités qui, pour la majorité, échappent au cadre légal. Dans les marchés et les rues du pays, des milliers de petits commerçants assurent leur quotidien en dehors du système fiscal et administratif, symbole d’un appareil étatique affaibli mais aussi d’une résilience populaire incontournable.

Port-au-Prince, 13 novembre 2025 — 

Un secteur informel solidement ancré

La montée du secteur informel en Haïti trouve ses racines dans les années 1980 et 1990, marquées par la désindustrialisation et les politiques de libéralisation économique (Aspilaire, 2017). Les crises politiques récurrentes et les catastrophes naturelles, notamment le séisme du 12 janvier 2010, ont aggravé la précarité et poussé de nombreux citoyens vers l’économie parallèle.

Selon FinScope MPME Haïti (2023), plus de 70 % des emplois privés relèvent du secteur informel, tandis qu’une large majorité des microentreprises ne sont pas enregistrées légalement. De son côté, la Banque mondiale (2021) estime que l’économie informelle représente près de 55 % du PIB, entraînant d’importantes pertes fiscales pour l’État.

Sur le terrain, la flexibilité avant tout

Pour beaucoup, l’informel reste synonyme de survie et d’autonomie. Christa, marchande de vêtements au marché de Tabarre depuis plus de dix ans, raconte :

« Au début, j’avais un carnet dans une coopérative. Après un vol, j’ai tout perdu — carnet, pièces d’identité… Pour récupérer mes fonds, il fallait passer par trop d’étapes. Maintenant, je préfère participer à un consortium sur le marché : moins de démarches, moins de taxes, et c’est plus rapide. »

Son expérience illustre le dilemme de nombreux travailleurs qui choisissent la simplicité du secteur informel plutôt que la lourdeur du formel.

Comparaisons régionales

En République dominicaine, l’emploi informel représentait 54,7 % en 2024 (Statista, 2025). Le pays voisin tente d’accompagner la transition vers le formel par des politiques de flexibilité fiscale, des crédits accessibles et un encadrement progressif des microentreprises.
En Haïti, à l’inverse, l’absence d’incitations pousse souvent les entrepreneurs à abandonner le formel pour rejoindre l’économie invisible.

Des réformes encore fragiles

L’État haïtien, appuyé par ses partenaires internationaux, a tenté à plusieurs reprises de moderniser et formaliser l’économie. En 2016, plusieurs projets de réforme de l’administration fiscale ont été lancés. En 2023, un nouveau Code fiscal a été adopté pour encourager la conformité.
Mais les obstacles demeurent : faibles capacités administratives, insécurité persistante et manque de confiance entre l’État et les citoyens.

Vers une transition durable ?

Pour amorcer une véritable transition, plusieurs experts estiment que le gouvernement devrait simplifier les procédures d’enregistrement, faciliter l’accès au crédit formel et renforcer la protection sociale. Une telle stratégie pourrait non seulement dynamiser la croissance, mais aussi restaurer la capacité de planification publique du pays.

Sarah Germain
Vant Bef Info


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