Il est plus facile de tuer Etzer Émile que de voir la vérité en face
Il existe des phrases qui frappent plus fort qu’un poignard. Quand Etzer Émile affirme que « Nou pa ka an 2025 pou referans nou se batay Vertières, se Dessalines, Christophe, Pétion ki referans nou toujou… Ki batay nou fè nou menm jodia…?», il ne cherche pas à insulter l’histoire. Il tend un miroir à la nation. Un miroir que beaucoup préfèrent brisé.

Les intellectuels : paroles abondantes, actions rares
En Haïti, la mémoire des héros est souvent décorative. On admire Dessalines et Pétion comme on expose une médaille chez soi, mais sans action concrète, l’héritage reste symbolique. Les intellectuels haïtiens, excellents orateurs et défenseurs des belles idées, se distinguent par leurs conférences et tribunes enflammées, mais la réalité, elle, continue de saigner. Comme le rappelait Jean Price-Mars : la rhétorique sans mise en œuvre politique et technique n’est qu’un parfum masquant la pourriture (La vocation de l’élite, 1919).
Les élites privilégient trop souvent le prestige verbal à l’impact collectif. Elles parlent de politique, de souveraineté, de droits, mais négligent les programmes concrets : électrification rurale, laboratoires, écoles techniques, budgets pour la recherche. Pendant qu’elles érigeaient des manifestes, d’autres nations bâtissaient usines, hôpitaux et systèmes d’innovation. Ce n’est pas de la calomnie : c’est un constat.
Histoire répétitive, impunité programmée
L’histoire haïtienne est tragiquement cyclique : héros assassinés, promesses non tenues, gouvernements provisoires répétés. Dessalines meurt assassiné en 1806, Jovenel Moïse subit le même sort en 2021. Deux siècles séparent les faits, mais le constat demeure : impunité et fragilité institutionnelle.
Dans d’autres pays pauvres devenus puissants, la différence tient à la priorité donnée à l’action. On forme des ingénieurs, on investit dans la recherche et l’industrie, on sanctionne l’incompétence. En Haïti, beaucoup préfèrent le plaidoyer moral à la stratégie d’État. On discute souveraineté et patriotisme, mais les écoles d’ingénieurs, les projets industriels et la recherche agricole restent rares.
Paroles contre action : le défi du réel
Singapour, sous Lee Kuan Yew, n’a pas changé par les poèmes ou les discours sur l’honneur national. Le pays s’est industrialisé, a formé des ingénieurs et construit un État capable de planifier et d’exécuter des infrastructures stratégiques. De même, la Chine contemporaine, sous Deng Xiaoping, a misé sur des réformes économiques concrètes et la modernisation technique, plutôt que sur l’éloquence ou la morale (Business and Leadership, FS Blog).
Il est plus facile de critiquer Etzer Émile, de le vilipender pour avoir osé rappeler que la parole n’est pas une politique, que l’héroïsme symbolique ne nourrit pas, que la mémoire seule ne bâtit rien. Tuer la réputation d’un homme coûte moins que de renoncer à son confort d’opinion et se mettre au travail. S’entendre, se concerter et bâtir : voilà l’effort réel. Mais cela demande de dépasser les petits privilèges et de mettre fin à la révolution verbale.
Les discours enflammés ne font pas pousser les récoltes. Ils ne remplacent ni les systèmes d’irrigation, ni les écoles, ni les hôpitaux, ni les entreprises. Les nations qui avancent choisissent des priorités mesurables et travaillent à des résultats tangibles.
Affronter la vérité, bâtir les institutions
Accepter la vérité et s’engager à forger des institutions capables de produire des résultats est l’œuvre exigeante qui manque à Haïti. Tant que cette discipline collective n’est pas adoptée, nous continuerons à pleurer nos héros tandis que d’autres bâtissent des nations.
Deslande Aristilde
Vant Bèf Info (VBI)
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